VI Voix Françaises
Alphonse Allais1
Rimes riches à l'œil
L'homme insulté‚ qui se retient
Est, à coup sûr, doux et patient.
Par contre, l'homme à l'humeur aigre
Gifle celui qui le dénigre.
Moi, je n'agis qu'à bon escient :
Mais, gare aux fâcheux qui me scient !
Qu'ils soient de Château-l'Abbaye
Ou nés à Saint-Germain-en-Laye,
Je les rejoins d'où qu'ils émanent,
Car mon courroux est permanent.
Ces gens qui se croient des Shakespeares
Ou rois des îles Baléares !
Qui, tels des condors, se soulèvent !
Mieux vaut le moindre engoulevent.
Par le diable, sans être un aigle,
Je vois clair et ne suis pas bigle.
Fi des idiots qui balbutient !
Gloire au savant qui m'entretient !
Complainte amoureuse
Oui, dès l'instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes ;
De l'amour qu'en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes ;
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les vœux que je vous offris !
En vain je priai, je gémis :
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis.
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes,
Et je ne sais comment vous pûtes
De sang-froid voir ce que j'y mis.
Ah ! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu'ingénument je vous le disse,
Qu'avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu'en vain je m'opiniâtrasse,
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m'assassinassiez !
Jean Amrouche2
Note
Mes
paroles émergent en moi
Comme les bulles irisées
Qui vont mourir sur les eaux tristes.
Je n'ai rien dit qui fût à moi,
Je n'ai rien dit qui fût de moi,
Ah ! dites-moi l'origine
Des paroles qui chantent en moi !
Je n'ai pu créer des images
Ni charger les mots de magie,
Quelle main unissait les choses
Dans le néant de ma mémoire,
Les faisant éclater soudain
Dans les fruits d'un amour étrange ?
Est-ce la main d'un Ange, en moi présente et absente ?
Est-ce la main d'un Dieu veillant au-delà de moi-même ?
Qui me dira le destin de ces paroles d'inconnu ?
De quoi sont-elles messagères ?
De qui suis-je le messager ?
Guillaume Apollinaire3
La chanson du mal-aimé
(...)
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d'esclave aux murènes
La romance du mal-aimé
Et des chansons pour les sirènes
L'amour est mort j'en suis tremblant
J'adore de belles idoles
Les souvenirs lui ressemblant
Comme la femme de Mausole
Je reste fidèle et dolent
Je suis fidèle comme un dogue
Au maître le lierre au tronc
Et les Cosaques Zaporogues
Ivrognes pieux et larrons
Aux steppes et au décalogue
Portez comme un joug le Croissant
Qu'interrogent les astrologues
Je suis le Sultan tout-Puissant
Ô mes Cosaques Zaporogues
Votre Seigneur éblouissant
Devenez mes sujets fidèles
Leur avait écrit le Sultan
Ils rirent à cette nouvelle
Et répondirent à l'instant
À la lueur d'une chandelle
Réponse des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople
Plus criminel que Barrabas
Cornu comme les mauvais anges
Quel Belzébuth es-tu là-bas
Nourri d'immondice et de fange
Nous n'irons pas à tes sabbats
Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D'yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique
Bourreau de Podolie Amant
Des plaies des ulcères des croûtes
Groin de cochon cul de jument
Tes richesses garde-les toutes
Pour payer tes médicaments
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
(...)
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d'esclave aux murènes
La romance du mal-aimé
Et des chansons pour les sirènes
À la Santé
Avant d'entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu'es-tu devenu
Le Lazare entrant dans la tombe
Au lieu d'en sortir comme il fit
Adieu adieu chantante ronde
O mes années ô jeunes filles (...)
Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement
Tu pleureras l'heure où tu pleures
Qui passera trop vitement
Comme passent toutes les heures (...)
J'écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu'un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison
Le jour s'en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule
Belle clarté chère raison
Hôtel
Ma
chambre a la forme d'une cage,
Le soleil passe son bras par la fenêtre.
Mais moi qui veux fumer pour faire des mirages,
J'allume au feu du jour ma cigarette,
Je ne veux pas travailler --- je veux fumer.
Le bestiaire ou cortège d'Orphée
Le Dromadaire
Avec ses quatre dromadaires
Don Pedro d'Alfaroubeira
Courut le monde et l'admira.
Il fit ce que je voudrais faire
Si j'avais quatre dromadaires.
La Chèvre du Thibet
Les poils de cette chèvre et même
Ceux d'or pour qui prit tant de peine
Jason, ne valent rien au prix
Des cheveux dont je suis épris.
La Sauterelle
Voici la fine sauterelle,
La nourriture de saint Jean.
Puissent mes vers être comme elle,
Le régal des meilleures gens.
Le Dauphin
Dauphins, vous jouez dans la mer,
Mais le flot est toujours amer.
Parfois, ma joie éclate-t-elle ?
La vie est encore cruelle.
L'Écrevisse
Incertitude, ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s'en vont les écrevisses,
À reculons, à reculons.
La Carpe
Dans vos viviers, dans vos étangs,
Carpes, que vous vivez longtemps !
Est-ce que la mort vous oublie,
Poissons de la mélancolie.
Orphée
Que ton cœur soit l'appât et le ciel, la piscine !
Car, pécheur, quel poisson d'eau douce ou bien marine
Égale-t-il, et par la forme et la saveur,
Ce beau poisson divin qu'est JÉSUS, Mon Sauveur ?
Louis Aragon4
Il n'y a pas d'amour heureux
Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux
Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
À quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux.
L'affiche rouge
Vous n'avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant.
Nous dormirons ensemble
Que
ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble
C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble
Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble.
Hughes Aufray5
L'épervier
L'épervier il faut le dire
Est petit mais bien voleur
L'épervier il faut le dire
Est le pire des menteurs
Quand il monte dans le ciel
Prenez garde demoiselles
L'épervier pioupi
L'épervier paopa
L'épervier pioupi
L'épervier paoupa
L'épervier de ma colline
N'est pas un très bon chrétien.
L'épervier de ma colline
Chante comme un vrai païen
Il connaît tous les couplets
Des filles de Camaret
Batelier de la Dordogne
Passe moi sur l'autre bord
Batelier de la Dordogne
Il y va vraiment trop fort
Cette espèce d'épervier
Qui commence à m'agacer
Épervier si t'es un homme
Viens te poser près d'ici
Épervier si t'es un homme,
Je vais chercher mon fusil
Et ce soir je mangerai
Du bon pâté d'épervier
Il est venu messieurs-dames
Visiter mon poulailler
Il est venu messieurs-dames
Ma colombe il m'a volée
Et je sais que l'animal
Ce soir dansera au bal
Céline
Dis-moi, Céline, les années ont passé.
Pourquoi n'as-tu jamais pensé à te marier ?
De tout'mes sœur qui vivaient ici,
Tu es la seule sans mari.
Non, non, non, ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu as, tu as toujours de beaux yeux.
Ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu aurais pu rendre un homme heureux.
Dis-moi, Céline, toi qui es notre aînée,
Toi qui fus notre mèr', toi qui l'as remplacée,
N'as-tu vécu pour nous autrefois
Que sans jamais penser à toi ?
Dis-moi, Céline, qu'est-il donc devenu
Ce gentil fiancé qu'on n'a jamais revu ?
Est c'pour ne pas nous abandonner Que tu l'as laissée s'en aller ?
Mais non, Céline, ta vie n'est pas perdue.
Nous sommes les enfants que tu n'as jamais eus.
Il y a longtemps que je le savais
Et je ne l'oublierai jamais.
Ne pleure pas, non, ne pleure pas.
Tu as toujours les yeux d'autrefois.
Ne pleure pas, non, ne pleure pas.
Nous resterons toujours près de toi,
Nous resterons toujours près de toi
La fille du Nord
Si
tu passes là-bas vers le Nord
Ou les vents soufflent sur la frontière
N'oublie pas de donner le bonjour
À la fille, qui fût mon amour
Si tu croises les troupeaux de rennes
Vers la rivière à l'été finissant
Assures-toi qu'un bon châle de laine
La protège du froid et du vent
A-t-elle encore ses blonds cheveux si long
Qui dansaient jusqu'au creux de ses reins
a-t-elle encore ses blonds cheveux si long
C'est ainsi que je l'aimais bien
Je me demande si elle m'a oublié
Moi j'ai prié pour elle tous les jours
Dans la lumière des nuits de l'été
Et dans le froid du petit jour.
Si tu passes là-bas vers le Nord
Ou les vents soufflent sur la frontière
N'oublie pas de donner le bonjour
À la fille, qui fût mon amour
Joséphine Baker6
J'ai deux amours7
On
dit qu'au delà des mers
Là-bas sous le ciel clair
Il existe une cité
Au séjour enchanté
Et sous les grands arbres noirs
Chaque soir
Vers elle s'en va tout mon espoir
J'ai deux amours
Mon pays et Paris
Par eux toujours
Mon cœur est ravi
Ma savane est belle
Mais à quoi bon le nier
Ce qui m'ensorcelle
C'est Paris, Paris tout entier
Le voir un jour
C'est mon rêve joli
J'ai deux amours
Mon pays et Paris
Quand sur la rive parfois
Au lointain j'aperçois
Un paquebot qui s'en va
Vers lui je tends les bras
Et le cœur battant d'émoi
A mi-voix
Doucement je dis "emporte-moi ! "
J'ai deux amours....
La petite tonkinoise8
C'est moi qui suis sa petite Son Anana, son Anana, son Anammite
Je suis vive, je suis charmante
Comme un p'tit z'oiseau qui chante
Il m'appelle sa p'tite bourgeoise
Sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise
D'autres lui font les doux yeux
Mais c'est moi qu'il aime le mieux
L'soir on cause d'un tas d'choses
Avant de se mettre au pieu
J'apprends la géographie
D'la Chine et d'la Mandchourie
Les frontières, les rivières
Le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu
Y a même l'Amour c'est curieux
Qu'arrose l'Empire du Milieu
Daniel Balavoine9
L'Aziza
Petite rue de Casbah
Au milieu de Casa
Petite brune enroulée d'un drap
Court autour de moi
Ses yeux remplis de "pourquoi ? "
Cherchent une réponse en moi
Elle veut vraiment que rien ne soit sûr
Dans tout ce qu'elle croit
Ta couleur et tes mots, tout me va
Que tu vives ici ou là-bas
Danse avec moi (Danse avec moi)
Si tu crois que ta vie est là
Ce n'est pas un problème pour moi
L'Aziza
Je te veux si tu veux de moi
Et quand tu marches le soir
Ne tremble pas
Laisse glisser les mauvais regards
Qui pèsent sur toi
L'Aziza ton étoile jaune c'est ta peau
Tu n'as pas le choix
Ne la porte pas comme on porte un fardeau
Ta force c'est ton droit
Ta couleur et tes mots, tout me va
Que tu vives ici ou là-bas
Danse avec moi (Danse avec moi)
Si tu crois que ta vie est là
Ce n'est pas un problème pour moi
L'Aziza
Je te veux si tu veux de moi
L'Aziza
Ta couleur et tes mots tout me va
Danse avec moi (Danse avec moi)
Que tu vives ici ou là-bas
Ce n'est pas un problème pour moi, oh oh
L'Aziza (L'Aziza)
Je te veux si tu veux de moi L'Aziza (L'Aziza)
Si tu crois que ta vie est là
Il n'y a pas de loi contre ça
L'Aziza (L'Aziza)
Fille enfant du prophète roi
Ta couleur et tes mots, tout me va
Que tu vives ici ou là-bas
Danse avec moi
Si tu crois que ta vie est là
Ce n'est pas un problème pour moi
L'Aziza (L'Aziza)
Je te veux si tu veux de moi
Marie-Claire Bancquart10
Un tremble
Un
tremble
c'est le nom
du peuplier blanc : luisance furtive.
Éclairs des feuilles
leur vie scintille
instant après instant
elles chuchotent
que nous avons aussi des moments miroitants
minuscules, étincelantes traces de nous sur le monde.
Vieux cheval
Vieux cheval, la vie t'a passé dessus comme elle a
passé sur moi.
Dans le camion qui te transporte tu t'agites à peine
tu flaires le bord de la fenêtre arrière, un peu ouverte.
Tes cils sont blancs, tes yeux voilés.
Tu ne sais pas lire « Boucherie » sur le haut du camion,
Mais une odeur, ou tel geste du propriétaire, pourrait t'avoir appris
que c'est pour toi la fin de tout voyage,
et nous nous regardons à égalité de nos destins,
qui vont vers l'inconnu zéro.
Barbara11
Dis ! Quand reviendras-tu ?
Voilà combien de jours, voilà combien de nuits...
Voilà combien de temps que tu es reparti !
Tu m'as dit ;
Cette fois, c'est le dernier voyage,
Pour nos coeurs déchirés, c'est le dernier naufrage.
Au printemps, tu verras, je serai de retour.
Le printemps, c'est joli, pour se parler d'amour :
(Version Femme : Je ne suis pas de cell's qui meurent de chagrin,)
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris,
(Je n'ai pas la vertu des femmes de marins.)
Et déambulerons dans les rues de Paris !
Dis !
Quand reviendras-tu ?
Dis ! au moins le sais-tu ?
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère...
Que tout le temps perdu
Ne se rattrape plus !
Le printemps s'est enfui depuis longtemps déjà,
Craquent les feuilles mortes, brûl'nt les feux de bois...
A voir Paris si beau en cette fin d'automne,
Soudain je m'alanguis, je rêve, je frissonne...
Je tangue, je chavire, et comme la rengaine ;
Je vais, je viens, je vire, je tourne, je me traîne...
(V.F. Je ne suis pas de cell's qui meurent de chagrin,)
Ton image me hante, je te parle tout bas...
(Je n'ai pas la vertu des femmes de marins.)
Et j'ai le mal d'amour et j'ai le mal de Toi !
Dis !
Quand reviendras-tu ?
Dis ! au moins le sais-tu ?
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère...
Que tout le temps perdu
Ne se rattrape plus !
J'ai beau t'aimer encor, j'ai beau t'aimer toujours.
J'ai beau n'aimer que toi, j'ai beau t'aimer d'amour...
Si tu ne comprends pas qu'il te faut revenir,
Je ferai de nous deux, mes plus beaux souvenirs...
Je reprendrai la rout', le Monde m'émerveill'.
J'irai me réchauffer à un autre Soleil...
(V.F. Je ne suis pas de cell's qui meurent de chagrin,)
Je ne suis pas de ceux qui meurent de chagrin...
(Je n'ai pas la ver-tu des femmes de marins.)
Je n'ai pas la vertu des Chevaliers anciens.
Dis !
Quand reviendras-tu ?
Dis ! au moins le sais-tu ?
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère...
Que tout le temps perdu
Ne se rattrape plus !
Alain Bashung12
La nuit je mens13
On
m'a vu dans le Vercors
Sauter à l'élastique
Voleur d'amphores
Au fond des criques
J'ai fait la cour à des murènes
J'ai fait l'amour
J'ai fait le mort
T'étais pas née
A la station balnéaire
Tu t'es pas fait prier
J'étais gant de crin, geyser
Pour un peu, je trempais
Histoire d'eau
La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens,
Je m'en lave les mains.
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho.
J'ai fait la saison dans cette boite crânienne
Tes pensées, je les faisais miennes
T'accaparer, seulement t'accaparer
D'estrade en estrade j'ai fait danser tant de malentendus
Des kilomètres de vie en rose
Un jour au cirque un autre a cherché à te plaire
Dresseur de loulous,
Dynamiteur d'aqueducs
La nuit je mens
Je prends des trains a travers la plaine
La nuit je mens
Effrontément
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho.
On m'a vu dans le Vercors sauter à l'élastique
Voleur d'amphores au fond des criques
J'ai fait la cour à des murènes
J'ai fais l'amour, j'ai fait le mort
T'étais pas née
La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens, je m'en lave les mains.
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho.
Immortels14
Je
ne t'ai jamais dit mais nous sommes sommes immortels
Pourquoi es-tu parti avant que je te l'apprenne ?
Le savais-tu déjà ? Avais-tu deviné ?
Que des dieux se cachaient sous des faces avinées
Mortels, mortels, nous sommes immortels
Je ne t'ai jamais dit mais nous sommes immortels
As-tu vu ces lumières, ces pourvoyeuses d'été
Ces leveuses de barrières, toutes ces larmes épuisées
Les baisers reçus, savais-tu qu'ils duraient ?
Qu'en se mordant la bouche, le goût en revenait
Mortels, mortels, nous sommes immortels
Je ne t'ai jamais dit mais nous sommes immortels
As-tu senti parfois que rien ne finissait ?
Et qu'on soit là ou pas quand même on y serait
Et toi qui n'es plus là c'est comme si tu étais
Plus immortel que moi mais je te suis de près
Mortels, mortels, nous sommes immortels
Je ne t'ai jamais dit mais nous sommes immortels
Charles Baudelaire15
L'albatros
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
L'invitation au voyage
Mon
enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Les bijoux
La
très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s'était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !
Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !
Recueillement
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
Harmonie du soir (faux pantoun)
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !
Marcel Bealu16
La lumière que tu cherches
La
lumière que tu cherches
Elle n'est pas dans l'eau vive
Qui s'écoule de tes doigts
Elle n'est pas dans la flamme
Où seul ton corps se consume
Ne la cherche pas dans la nuit
Ni dans ce qui étincelle
A la surface du jour
Ce qui crépite et brasille
Meurt et s'éteint aussitôt
L'or pourrit sous les étangs
La lune habille des ombres
La lumière que tu cherches
Elle n'est pas dans tes mains
Elle est au bout du chemin
L'araignée
L'Araignée qui chante
En tissant sa toile,
C'est une invention de poète !
Un jour pourtant viendra
Où il n'y aura plus
D'autres bruits dans le monde
Que ce chant de l'araignée
Tissant sa toile.
Guy Béart17
Chandernagor
Elle avait elle avait
Un Chandernagor de classe
Elle avait elle avait
Un Chandernagor râblé
Pour moi seul pour moi seul
Elle découvrait ses cachemires
Ses jardins ses beau quartiers
Enfin son Chandernagor
Pas question
Dans ces conditions
D'abandonner les Comptoirs de l'Inde
Elle avait elle avait
Deux Yanaon de cocagne
Elle avait elle avait
Deux Yanaon ronds et frais
Et moi seul et moi seul
M'aventurais dans sa brousse
Ses vallées ses vallons
Ses collines de Yanaon
Pas question
Dans ces conditions
D'abandonner les Comptoirs de l'Inde
Elle avait elle avait
Le Karikal difficile
Elle avait elle avait
Le Karikal mal luné
Mais la nuit j'atteignais
Son nirvana à heure fixe
Et cela en dépit
De son fichu Karikal
Pas question
Dans ces conditions
D'abandonner les Comptoirs de l'Inde
Elle avait elle avait
Un petit Mahé fragile
Elle avait elle avait
Un petit Mahé secret
Mais je dus à la mousson
Eteindre mes feux de Bengale
M'arracher m'arracher
Aux délices de Mahé
Pas question
Dans ces conditions
De faire long feu dans les Comptoirs de l'Inde
Elle avait elle avait
Le Pondichéry facile
Elle avait elle avait
Le Pondichéry accueillant
Aussitôt aussitôt
C'est à un nouveau touriste
Qu'elle fit voir son comptoir
Sa flore sa géographie
Pas question
Dans ces conditions
De revoir un jour les Comptoirs de l'Inde
Il n'y a plus d'après...
Maintenant que tu vis
À l'autre bout de Paris
Quand tu veux changer d'âge
Tu t'offres un long voyage
Tu viens me dire bonjour
Au coin de la rue du Four
Tu viens me visiter
À Saint-Germain-des-Prés
Il n'y a plus d'après
À Saint-Germain-des-Prés
Plus d'après-demain, plus d'après-midi
Il n'y a qu'aujourd'hui
Quand je te reverrai
À Saint-Germain-des-Prés
Ce ne sera plus toi
Ce ne sera plus moi :
Il n'y a plus d'autrefois
Tu me dis "Comme tout change ! "
Les rues te semblent étranges
Même les cafés crème
N'ont plus le goût que tu aimes
C'est que tu es une autre
Et que je suis un autre
Nous sommes étrangers
À Saint-Germain-des-Prés
A vivre au jour le jour
Le moindre des amours
Prenait dans ces ruelles Des allures éternelles
Mais à la nuit la nuit
C'était bientôt fini
Voici l'éternité
De Saint-Germain-des-Prés
La Vérité
Le
premier qui dit se trouve toujours sacrifié
D'abord on le tue
Puis on s'habitue
On lui coupe la langue on le dit fou à lier
Après sans problèmes
Parle le deuxième
Le premier qui dit la vérité
Il doit être exécuté.
J'affirme que l'on m'a proposé beaucoup d'argent
Pour vendre mes chances
Dans le Tour de France
Le Tour est un spectacle et plaît à beaucoup de gens
Et dans le spectacle
Y a pas de miracle
Le coureur a dit la vérité
Il doit être exécuté.
A Chicago un journaliste est mort dans la rue
Il fera silence
Sur tout ce qu'il pense
Pauvre Président tous tes témoins ont disparu
En choeur ils se taisent
Ils sont morts les treize
Le témoin a dit la vérité
Il doit être exécuté.
Le monde doit s'enivrer de discours pas de vin
Rester dans la ligne
Suivre les consignes
A Moscou un poète à l'Union des écrivains
Souffle dans la soupe
Où mange le groupe.
Le poète a dit la vérité
Il doit être exécuté.
Combien d'hommes disparus qui un jour ont dit non
Dans la mort propice
Leurs corps s'évanouissent
On se souvient ni de leurs yeux ni de leur nom
Leurs mots qui demeurent
Chantent "juste " à l'heure.
L'inconnu a dit la vérité
Il doit être exécuté.
Un jeune homme à cheveux longs grimpait le Golgotha
La foule sans tête
Etait à la fête
Pilate a raison de ne pas tirer dans le tas
C'est plus juste en somme
D'abattre un seul homme.
Ce jeune homme a dit la vérité
Il doit être exécuté.
Ce soir avec vous j'ai enfreint la règle du jeu
J'ai enfreint la règle
Des moineaux, des aigles
Vous avez très peur pour moi car vous savez que je
Risque vos murmures
Vos tomates mûres
Ma chanson a dit la vérité
Vous allez m'exécuter
Ma chanson a dit la vérité
Vous allez m'exécuter
Fanny de Beauharnais18
Réponse à l'épître sur l'amitié des femmes
Combien nous avons de défauts !..:
Qu'une belle est infortunée !
L'amitié défend le repos :
Nous dormons, toute la journée.
Oui, je conçois votre chagrin,
Et j'approuve votre colère.
Sans doute, il faudrait, pour vous plaire,
Vous adorer dès le matin ;
Exiler de notre toilette
Le Colonel qui fait des nœuds,
L'Abbé qui rajuste une aigrette,
Tandis qu'on trèfle nos cheveux.
Monsieur, dussé-je être indiscrète,
Grace, au moins, pour ces plaisirs-là.
Nous y tenons la chose est nette :Pour votre amitié, l'on verra.
Mais ne parlez point de vieillesse ;
Elle raisonne, et ne sent plus :
L'âme se ferme à la tendresse,
Quand les yeux s'ouvrent aux abus.
Enfin, si cette amitié rare
Du jeune âge n'est pas le prix ;
Si, par le sort le plus bizarre,
On ne l'obtient qu'en cheveux-gris ;
J'y renonce, je le déclare.
Ciel ! Préservez-nous des amis.
Gilbert Bécaud19
L'orange20
Tu
as volé, as volé, as volé, as volé, as volé, as volé l'orange
Tu as volé, as volé, as volé, l'orange du marchand
Tu as volé, as volé, as volé, as volé, as volé, as volé l'orange
Tu as volé, as volé, as volé, l'orange du marchand
Vous êtes fous, c'est pas moi, je n'ai pas volé l'orange
J'ai trop peur des voleurs, j'ai pas pris l'orange du marchand
Ça ne peut être que toi
Tu es méchant et laid
Y avait comme du sang sur tes doigts
Quand l'orange coulait
Oui c'est bien toi qui l'as volée
Avec tes mains crochues
Oui c'est bien toi qui l'as volée
Y a quelqu'un qui t'a vu
Vous vous trompez
Je courais dans la montagne
Regardant tout le temps
Les étoiles dans les yeux
Vous vous trompez
Je cherchais dans la montagne
L'oiseau bleu
Tu as volé as volé as volé as volé as volé as volé l'orange
Tu as volé as volé as volé l'orange du marchand
Y avait longtemps qu'on te guettait
Avec tes dents de loup
Y avait longtemps qu'on te guettait
T'auras la corde au cou
Pour toi ce jour c'est le dernier
Tu n'es qu'un sale voleur
D'abord tu n'es qu'un étranger
Et tu portes malheur
Vous vous trompez
Je courais dans la montagne
Regardant tout le temps
Les étoiles dans les yeux
Vous vous trompez
Je cherchais dans la montagne
L'oiseau bleu.
J'ai pas volé pas volé pas volé pas volé pas volé pas volé l'orange
J'ai pas volé pas volé pas volé l'orange du marchand
Tu as volé as volé as volé as volé as volé as volé l'orange
Tu as peur. Jamais plus tu ne voleras l'orange
J'ai pas volé pas volé pas volé l'orange du marchand
Tu as volé as volé as volé l'orange du marchand
Tu la vois elle est là
La corde qui te pendra
La corde qui te pendra.
Quand il est mort le poète21
Quand il est mort le poète
Tous ses amis
Tous ses amis pleuraient
Quand il est mort le poète
Le monde entier
Le monde entier pleurait
On enterra son étoile
Dans un grand champ
Dans un grand champ de blé
Et c'est pour ça que l'on trouve
Dans ce grand champ
Dans ce grand champ des bleuets
Je reviens te chercher22
- *
Je reviens te chercher
Je savais que tu m'attendais
Je savais que l'on ne pourrait
Se passer l'un de l'autre longtemps
Je reviens te chercher
Ben tu vois, j'ai pas trop changé
Et je vois que de ton côté
Tu as bien traversé le temps
Tous les deux on s'est fait la guerre
Tous les deux on s'est pillé, volé, ruiné
Qui a gagné, qui a perdu ?
On n'en sait rien, on ne sait plus
On se retrouve les mains nues
Mais après la guerre,
Il nous reste à faire
La paix. *
*Je reviens te chercher
Tremblant comme un jeune marié
Mais plus riche qu'aux jours passés
De tendresse et de larmes et de temps Je reviens te chercher
J'ai l'air bête sur ce palier
Aide-moi et viens m'embrasser
Un taxi est en bas qui attend
Tous les deux on s'est fait la guerre
Tous les deux on s'est pillé, volé, ruiné
Qui a gagné, qui a perdu ?
On n'en sait rien, on ne sait plus
On se retrouve les mains nues
Mais après la guerre,
Il nous reste à faire
La paix.
- *
Joachim du Bellay23
Heureux qui comme Ulysse
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :
Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.
Sonnet
Vu
le soin ménager dont travaillé je suis,
Vu l'importun souci qui sans fin me tourmente,
Et vu tant de regrets desquels je me lamente,
Tu t'ébahis souvent comment chanter je puis.
Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis,
Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante ;
Si bien qu'en les chantant, souvent je les enchante :
Voilà pourquoi, Magny, je chante jours et nuits.
Ainsi chante l'ouvrier en faisant son ouvrage,
Ainsi le laboureur faisant son labourage,
Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,
Ainsi l'aventurier en songeant à sa dame,
Ainsi le marinier en tirant à la rame,
Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.
Michel Berger24
La groupie du pianiste
Elle passe ses nuits sans dormir
À gâcher son bel avenir
La groupie du pianiste
Dieu, que cette fille a l'air triste
Amoureuse d'un égoïste
La groupie du pianiste
Elle fout toute sa vie en l'air
Et toute sa vie, c'est pas grand chose
Qu'est-ce qu'elle aurait bien pu faire
À part rêver seule dans son lit
Le soir, entre ses draps roses
Elle passe sa vie à l'attendre
Pour un mot, pour un geste tendre
La groupie du pianiste
Devant l'hôtel dans les coulisses
Elle rêve de la vie d'artiste
La groupie du pianiste
Elle le suivrait jusqu'en enfer
Et même l'enfer, c'est pas grand chose
À côté d'être seule sur terre
Et elle y pense dans son lit
Le soir, entre ses draps roses
Elle l'aime, elle l'adore
Plus que tout, elle l'aime
C'est beau comme elle l'aime
Elle l'aime, elle l'adore
C'est fou comme elle l'aime
C'est beau comme elle l'aime
Il a des droits sur son sourire
Elle a des droits sur ses désirs
La groupie du pianiste
Elle sait rester là, sans rien dire
Pendant que lui, joue ses délires
La groupie du pianiste
Quand le concert est terminé
Elle met ses mains sur le clavier
En rêvant qu'il va l'emmener
Passer le reste de sa vie
Tout simplement à l'écouter
Elle sait comprendre sa musique
Elle sait oublier qu'elle existe
La groupie du pianiste
Mais Dieu, que cette fille prend des risques
Amoureuse d'un égoïste
La groupie du pianiste
Elle fout toute sa vie en l'air
Et toute sa vie, c'est pas grand chose
Qu'est-ce qu'elle aurait bien pu faire
À part rêver, seule dans son lit
Le soir, entre ses draps roses
Elle l'aime, elle l'adore
Plus que tout, elle l'aime
C'est beau comme elle l'aime
Elle l'aime, elle l'adore
C'est fou comme elle l'aime
C'est beau comme elle l'aime
Résiste
Si
on t'organise une vie bien dirigée
Où tu t'oublieras vite
Si on te fait danser sur une musique sans âme
Comme un amour qu'on quitte
Si tu réalises que la vie n'est pas là
Que le matin tu te lèves
Sans savoir où tu vas
Résiste
Prouve que tu existes
Cherche ton bonheur partout, va,
Refuse ce monde égoïste
Résiste
Suis ton cœur qui insiste
Ce monde n'est pas le tien, viens,
Bats-toi, signe et persiste
Résiste
Tant de libertés pour si peu de bonheur
Est-ce que ça vaut la peine
Si on veut t'amener à renier tes erreurs
C'est pas pour ça qu'on t'aime
Si tu réalises que l'amour n'est pas là
Que le soir tu te couches
Sans aucun rêve en toi
Résiste
Prouve que tu existes
Cherche ton bonheur partout, va,
Refuse ce monde égoïste
Résiste
Suis ton cœur qui insiste
Ce monde n'est pas le tien, viens,
Bats-toi, signe et persiste
Résiste
Danse pour le début du monde
Danse pour tous ceux qui ont peur
Danse pour les milliers de cœurs
Qui ont droit au bonheur ...
Résiste {3x} Résiste
Prouve que tu existes
Cherche ton bonheur partout, va,
Refuse ce monde égoïste
Résiste
Suis ton cœur qui insiste
Ce monde n'est pas le tien, viens,
Bats-toi, signe et persiste
Résiste...
Celui qui chante
Celui qui chante
A son histoire
A notre histoire
Au fond de lui
Celui qui chante
Rejoint le ciel
Et fait bouger l'ordre éternel
Il est heureux, malheureux comme nous
Il cherche ce qu'il voudrait comme nous
Mais quelque chose l'emporte au-dessus de tout
Celui qui chante
Celui qui chante
Retrouve la vie
Retrouve le cri
De l'enfant-Dieu
Celui qui chante
Se sent grandir
Et sent sa force
Au bout des doigts
Il se cherche des raisons comme nous
Il se pose des questions comme nous
Mais quelque chose l'emporte au-dessus de tout
Celui qui chante
Celui qui chante
Devient si fort
Que rien au monde
Ne peut l'atteindre
Celui qui chante
A des regards
De vrai bonheur
Au fond des yeux
Il est heureux, malheureux comme nous
Il cherche ce qu'il voudrait comme nous
Mais quelque chose l'emporte au-dessus de tout
Celui qui chante
Celui qui chante (a tant d'amour)
Celui qui chante (a tant d'amis)
Celui qui chante (dans sa tête à lui)
Celui qui chante (a tant d'amour)
Celui qui chante (a tant d'amis)
Celui qui chante (dans sa tête à lui)
Yves Bonneffoy25
La Lampe, le Dormeur
I
Je ne savais dormir sans toi, je n'osais pas
Risquer sans toi les marches descendantes.
Plus tard, j'ai découvert que c'est un autre songe.
Cette terre aux chemins qui tombent dans la mort
Alors je t'ai voulue au chevet de ma fièvre
D'inexister, d'être plus noir que tant de nuit.
Et quand je parlais haut dans le monde inutile,
Je t'avais sur les voies du trop vaste sommeil.
Le dieu pressant en moi. c'étaient ces rives
Que j'éclairais de l'huile errante, et tu sauvais
Nuit après nuit mes pas du gouffre qui m'obsède.
Nuit après nuit mon aube, inachevable amour.
II
Je me penchais sur toi, vallée de tant de pierres.
J'écoutais les rumeurs de ton grave repos.
J'apercevais très bas dans l'ombre qui te couvre
Le lieu triste où blanchit l'écume du sommeil.
Je t'écoutais rêver.
O monotone et sourde.
Et parlais par un roc invisible brisée.
Comme ta voix s'en va, ouvrant parmi ses ombres
Le gave d'une étroite attente murmurée !
Là-haut, dans les jardins de l'émail, il est vrai
Qu'un paon impie s'accroît des lumières mortelles.
Mais loi il te suffit de ma flamme qui bouge.
Tu habites la nuit d'une phrase courbée.
Qui es-tu ?Je ne sais de loi que les alarmes.
Les haies dans la voix d'un rite inachevé.
Tu partages l'obscur au sommet de la table,
Et que les mains sont nues, o seules éclairées !
III
Bouche, tu auras bu
A la saveur obscure,
A une eau ensablée,
A l'Être sans retour.
Où vont se réunir
L'eau amére, l'eau douce,
Tu auras bu où brille
L'impartageable amour.
Mais ne t'angoisse pas,
O bouche qui demandes
Plus qu'un reflet troublé,
Plus qu'une ombre de jour :
L'âme se fait d'aimer
L'écume sans réponse.
La joie sauve la joie.
L'amour le non-amour.
Et le rossignol chante...
Et
le rossignol chante une fois encore
Avant que notre rêve ne nous prenne,
Il a chanté quand s'endormait Ulysse
Dans l'île où faisait halte son errance,
Et l'arrivant aussi consentit au rêve,
Ce fut comme un frisson de sa mémoire
Par tout son bras d'existence sur terre
Qu'il avait replié sous sa tête lasse.
Je pense qu'il respira d'un souffle égal
Sur la couche de son plaisir puis du repos,
Mais Vénus dans le ciel, la première étoile,
Tournait déjà sa proue, bien qu'hésitante,
Vers le haut de la mer, sous des nuées,
Puis dérivait, barque dont le rameur
Eût oublié, les yeux à d'autres lumières,
De replonger sa rame dans la nuit.
Alain Bosquet26
Fragile éternité
Une
poire, je pense, qui pourrit à vue d'œil.
Un miroir qui se brise, ou dirait par dégoût.
Un plafond qui s'effondre pour ne pas être à moi.
Une ruelle qui change de village : est-ce pour m'éviter ?
Un corps qui dit : « Il me faudrait un autre maître. »
Une âme proposant : « Restons copains mais divorçons. »
Un livre qui se sépare de ses pages, bien que je l'aie récrit dix
fois.
Ô ma fragile éternité !
Apostrophe
Et
la vie intérieure de la mouche, y songes-tu, y songes-tu ?
Et la souffrance du silex, la connais-tu, la connais-tu ?
Et le remords de la cascade, t'émeut-il, t'émeut-il ?
Et les rêves sanglants de la rosée, qu'en penses-tu, qu'en penses-tu
?
Et les serments du fleuve, les tiendras-tu, les tiendras-tu ?
Et le doute là-haut de la colline que tu confonds avec la neige,
voudras-tu le combattre, voudras-tu ?
Et l'azur qui prépare son suicide, l'aideras-tu, l'aideras-tu ?
Ton malheur est si pauvre auprès de leurs malheurs !
Daniel Boulanger27
Retouche à l'humeur
Pourquoi ce malaise
devant la nappe sans tache
où le pot de cuivre et l'œuf
équilibrent leurs deux crépuscules ?
Aucune histoire ne nous est contée
et nous voulions ces nourritures.
Mais l'œuf et le pot sont dans un cadre
le cadre au Musée
et le Musée ferme le soir
en souvenir des peines du peintre.
Bourvil28
La tendresse29
On
peut vivre sans richesse
Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses
Y'en a plus beaucoup
Mais vivre sans tendresse
On ne le pourrait pas
Non, non, non, non
On ne le pourrait pas
On peut vivre sans la gloire
Qui ne prouve rien
Etre inconnu dans l'histoire
Et s'en trouver bien
Mais vivre sans tendresse
Il n'en est pas question
Non, non, non, non
Il n'en est pas question
Quelle douce faiblesse
Quel joli sentiment
Ce besoin de tendresse
Qui nous vient en naissant
Vraiment, vraiment, vraiment
Le travail est nécessaire
Mais s'il faut rester
Des semaines sans rien faire
Eh bien ... on s'y fait
Mais vivre sans tendresse
Le temps vous paraît long
Long, long, long, long
Le temps vous parait long
Dans le feu de la jeunesse
Naissent les plaisirs
Et l'amour fait des prouesses
Pour nous éblouir
Oui mais sans la tendresse
L'amour ne serait rien
Non, non, non, non
L'amour ne serait rien
Quand la vie impitoyable
Vous tombe dessus
On n'est plus qu'un pauvre diable
Broyé et déçu
Alors sans la tendresse
D'un coeur qui nous soutient
Non, non, non, non
On n'irait pas plus loin
Un enfant vous embrasse
Parce qu'on le rend heureux
Tous nos chagrins s'effacent
On a les larmes aux yeux
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ...
Dans votre immense sagesse
Immense ferveur
Faites donc pleuvoir sans cesse
Au fond de nos coeurs
Des torrents de tendresse
Pour que règne l'amour
Règne l'amour
Jusqu'à la fin des jours
Un clair de lune à Maubeuge30
Je
suis allé aux fraises
Je suis rev'nu d'Pontoise
J'ai filé à l'anglaise
Avec une tonkinoise
Si j'ai roulé ma bosse
Je connais l'univers
J'ai même roulé carrosse
Et j'ai roulé les R
Et je dis non, non, non, non, non
Oui je dis non, non, non, non, non, non, non, non, non
Tout ça n'vaut pas
Un clair de lune a Maubeuge
Tout ça n'vaut pas
Le doux soleil de Tourcoing (Coin-coin ! oh je vous en prie)
Tout ça n'vaut pas
Une croisière sur la Meuse
Tout ça n'vaut pas des vacances au Kremlin-Bicêtre
J'ai fait toutes les bêtises qu'on peut imaginer
J'en ai fait à ma guise et aussi à Cambrai
Je connais toutes les Mers, la Mer Rouge, la Mer Noire,
La Mer-diterranée, la Mer de Charles Trenet
Et je dis non, non, non, non, non
Oui je dis non, non, non, non, non, non, non, non, non
Tout ça n'vaut pas
Un clair de lune a Maubeuge
Tout ça n'vaut pas
Le doux soleil de Roubaix (coin-coing ! vous êtes ridicule !)
Tout ça n'vaut pas
Une croisière sur la Meuse
Tout ça n'vaut pas faire du sport au Kremlin biceps
Georges Brassens31
La cane de Jeanne
La
cane de Jeanne
Est morte au gui
L'an neuf,
Elle avait fait la veille,
Merveille,
Un œuf !
La cane de Jeanne
Est morte d'avoir fait,
Du moins on le présume,
Un rhume
Mauvais.
La cane de Jeanne
Est morte sur son œuf
Et dans son beau costume
De plumes
Tout neuf !
La cane de Jeanne
Ne laissant pas de veuf,
C'est nous autres qui eûmes
Les plumes
Et l'œuf.
Tous, toutes,
Sans doute,
Garderont longtemps le
Souvenir de la cane de Jeanne,
Morbleu !
La mauvaise réputation
Au
village, sans prétention
J'ai mauvaise réputation.
Qu'je m'démène, ou qu'je reste coi
Je pass'pour un je ne sais quoi,
Je ne fais pourtant de tort à personne
En suivant mon ch'min de petit bonhomme,
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Tout le monde médit de moi.
Sauf les muets, ça va de soi.
Le jour du Quatorze Juillet,
Je reste dans mon lit douillet.
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En n'écoutant pas le clairon qui sonne.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Tout le monde me montre du doigt.
Sauf les manchots, ça va de soi.
Quand j'croise un voleur malchanceux
Poursuivi par un cul-terreux,
J'lanc'la patt'et pourquoi le taire,
Le cul-terreux s'retrouv'par terre.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En laissant courir les voleurs de pommes.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Tout le monde se rue sur moi,
Sauf les culs-d'-jatte, ça va de soi.
Pas besoin d'être Jérémie
Pour d'viner l'sort qui m'est promis,
S'ils trouv'nt une corde à leur goût,
Ils me la passeront au cou.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En suivant les ch'mins qui n'mèn'nt pas à Rome.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Tout le mond'viendra me voir pendu,
Sauf les aveugl's, bien entendu.
Les funérailles d'antan
Jadis, les parents des morts vous mettaient dans le bain
De bonne grâce ils en f'saient profiter les copains
" Y a un mort à la maison, si le coeur vous en dit
Venez l'pleurer avec nous sur le coup de midi... "
Mais les vivants aujourd'hui n'sont plus si généreux
Quand ils possèdent un mort ils le gardent pour eux
C'est la raison pour laquell', depuis quelques années
Des tas d'enterrements vous passent sous le nez
Mais où sont les funéraill's d'antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grands-pères
Qui suivaient la route en cahotant
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées
Ronds et prospères
Quand les héritiers étaient contents
Au fossoyeur, au croqu'-mort, au curé, aux chevaux même
Ils payaient un verre
Elles sont révolues
Elles ont fait leur temps
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres
On ne les r'verra plus
Et c'est bien attristant
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans
Maintenant, les corbillards à tombeau grand ouvert
Emportent les trépassés jusqu'au diable vauvert
Les malheureux n'ont mêm'plus le plaisir enfantin
D'voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin
L'autre semain'des salauds, à cent quarante à l'heur'Vers un
cimetièr'minable emportaient un des leurs
Quand, sur un arbre en bois dur, ils se sont aplatis
On s'aperçut qu'le mort avait fait des petits
Mais où sont les funéraill's d'antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grands-pères
Qui suivaient la route en cahotant
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées
Ronds et prospères
Quand les héritiers étaient contents
Au fossoyeur, au croqu'-mort, au curé, aux chevaux même
Ils payaient un verre
Elles sont révolues
Elles ont fait leur temps
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres
On ne les r'verra plus
Et c'est bien attristant
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans
Plutôt qu'd'avoir des obsèqu's manquant de fioritur's
J'aim'rais mieux, tout compte fait, m'passer de sépultur'J'aim'rais
mieux mourir dans l'eau, dans le feu, n'importe où
Et même, à la grand'rigueur, ne pas mourir du tout
O, que renaisse le temps des morts bouffis d'orgueil
L'époque des m'as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil
Où, quitte à tout dépenser jusqu'au dernier écu
Les gens avaient à coeur d'mourir plus haut qu'leur cul
Les gens avaient à coeur de mourir plus haut que leur cul
Jacques Brel32
Ne me quitte pas
Ne
me quitte pas
Il faut oublier
Tout peut s'oublier
Qui s'enfuit déjà,
Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
A savoir comment
Oublier ces heures
Qui tuaient parfois
A coups de pourquoi
Le cœur du bonheur
Ne me quitte pas (4)
Moi je t'offrirai
Des perles de pluie
Venues de pays
Où il ne pleut pas
Je creuserai la terre
Jusqu'après ma mort
Pour couvrir ton corps
D'or et de lumière
Je ferai un domaine
Où l'amour sera roi
Où l'amour sera loi
Où tu seras reine
Ne me quitte pas (4)
Ne me quitte pas
Je t'inventerai
Des mots insensés
Que tu comprendras
Je te parlerai
De ces amants là
Qui ont vu deux fois
Leurs cœurs s'embraser
Je te raconterai
L'histoire de ce roi
Mort de n'avoir pas
Pu te rencontrer
Ne me quitte pas (4)
On a vu souvent
Rejaillir le feu
de l´ancien volcan
Qu'on croyait trop vieux
Il est paraît-il
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Qu'un meilleur avril,
Et quand vient le soir
Pour qu'un ciel flamboie
Le rouge et le noir
Ne s'épousent-ils pas
Ne me quitte pas (4)
Ne me quitte pas
Je ne vais plus pleurer
Je ne vais plus parler
Je me cacherai là
A te regarder
Danser et sourire
Et à t'écouter
Chanter et puis rire Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre de ton chien
mais,
Ne me quitte pas (4)
Le plat pays
Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague,
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues,
Et de vagues rochers que les marées dépassent,
Et qui ont à jamais le coeur à marée basse.
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent d'ouest écoutez le tenir
Le plat pays qui est le mien.
Avec des cathédrales pour uniques montagnes,
Et de noirs clochers comme mats de cocagne
Ou des diables en pierres décrochent les nuages,
Avec le fil des jours pour unique voyage,
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir,
Avec le vent de l'est écoutez le vouloir,
Le plat pays qui est le mien.
Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu,
Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité
Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu,
Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner.
Avec le vent du nord qui vient s'écarteler,
Avec le vent du nord écoutez le craquer,
Le plat pays qui est le mien.
Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut,
Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot,
Quand les fils de Novembre nous reviennent en Mai,
Quand la plaine est fumante et tremble sous Juillet,
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé,
Quand le vent est sud écoutez le chanter,
Le plat pays qui est le mien.
Les bourgeois
Le
coeur bien au chaud,
Les yeux dans la bière
Chez la grosse A-drienne de Mon-ta-lant
A-vec l'a-mi Jo-jo
Et a-vec l'a-mi Pierre
On al-lait boire nos vingt ans
Jo-jo se pre-nait pour Vol-tai-re
Et Pier-re pour Ca-sa-no-va
Et moi, qui é-tais le plus fier
Moi je me pre-nais pour moi
Et quand vers mi-nuit, pas-saient les no-taires
Qui sor-taient de l'Hô-tel "Des Trois Fai-sans "
On leur mon-trait notr'cul et non bonn's ma-nières
En leur chan-tant :
Ref Les bour-geois c'est comm'les co-chons
Plus ça de-vient vieux, plus ça de-vient bête,
Les bour-geois c'est comme les co-chons
Plus ça de-vient vieux plus ça de-vient ...
Le coeur bien-au chaud,
Les yeux dans la bière
Chez la grosse A-drienne de Mon-ta-lant
A-vec l'a-mi Jo-jo
Et a-vec l'a-mi Pierre
On al-lait brû-ler nos vingt ans
Vol-tair'dan-sait comme un vi-cai-re
Et Ca-sa-no-va n'o-sait pas
Et moi, qui é-tais le plus fier
Moi, je me pre-nais pour moi
Et quand vers mi-nuit pas-saient les no-taires
Qui sor-taient de l'Hôtel "Des Trois Fai-sans "
On leur mon-trait notr'cul et nos bonn's ma-nières
En leur chantant :
Ref
Le coeur au re-pos,
Les yeux bien sur terre
Au bar de l'Hô-tel "Des Trois Fai-sans "
A-vec Maî-tre Jo-jo,
Et a-vec Maî-tre Pierre
En-tre no-taires on pass'le temps
Jo-jo par-le de Vol-tai-re
Et Pier-re de Ca-sa-no-va
Et moi, qui suis res-té le plus fier
Moi, je parle en-core de moi
Et c'est en sor-tant,
Mon-sieur l'Com-mis-saire
Que tous les soirs de chez la Mon-ta-lant,
De jeu-nes "peigne-cul " nous mon-trent leur der-rière
En leur chan-tant :
Ref
André Breton33
L'union libre
Ma
femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de
dernière grandeur
Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d'ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d'hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant
Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle
Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de
Champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d'allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d'as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d'écume de mer et d'écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d'initiales
Aux pieds de trousseaux de clefs aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d'orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d'or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d'amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque
Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre
Aristide Bruant34
Le Chant des Canuts
Pour chanter Veni Creator
Il faut avoir chasuble d'or.
Pour chanter Veni Creator
Il faut avoir chasuble d'or.
Nous en tissons pour vous, grands de l'Église,
Et nous, pauvres canuts, n'avons pas de chemise.
C'est nous les canuts,
Nous sommes tout nus.
Pour gouverner il faut avoir
Manteaux et rubans en sautoir.
Pour gouverner il faut avoir
Manteaux et rubans en sautoir5.
Nous en tissons pour vous, grands de la terre,
Et nous, pauvres canuts, sans drap on nous enterre.
C'est nous les canuts,
Nous allons tout nus.
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira :
Nous tisserons le linceul du vieux monde
Car on entend déjà la tempête qui gronde.
C'est nous les canuts,
Nous sommes tout nus.
Nini Peau d'Chien
Quand elle était p'tite
Le soir elle allait
A Saint'-Marguerite
Où qu'a s'dessalait :
Maint'nant qu'elle est grande,
Ell'marche le soir
Avec ceux d'la bande
À Richard-Lenoir
Refrain :
À la Bastille
On aime bien
Nini-Peau-d'chien :
Elle est si bonne et si gentille !
On aime bien
Nini-Peau-d'chien,
À la Bastille
Elle a la peau douce,
Aux taches de son,
À l'odeur de rousse
Qui donne un frisson,
Et de sa prunelle,
Aux tons vert-de-gris,
L'amour étincelle
Dans ses yeux d'souris.
Quand le soleil brille
Dans ses cheveux roux,
L'génie d'la Bastille
Lui fait les yeux doux,
Et quand à s'promène,
Du bout d'l'Arsenal
Tout l'quartier s'amène
Au coin du Canal.
Mais celui qu'elle aime,
Qu'elle a dans la peau,
C'est Bibi-la-Crème,
Parc'qu'il est costaud,
Parc'que c'est un homme
Qui n'a pas l'foie blanc,
Aussi faut voir comme
Nini l'a dans l'sang !
Joe Bousquet35
Ils étaient trois
Le
bossu qui s'étiole
Entre les couples du bal
Se dira fils de la folle
Qui s'est tuée à cheval
Cousin issu de germaines
Le brasseur de cheveux blancs
Prendra pour mère mitaine
Celle qui pleure en dormant
Pour en mourir le troisième
Se fera des yeux d'enfant
Et lui que personne n'aime
Nommera l'ombre maman
Mûrs tous les trois pour la guerre
dans un bateau de sapin
ils remontent la rivière
En se tenant par la main
Chantent les fous c'est ma fête
Tout est moins pâle sous l'eau
Sifflez les chiens alouettes
Nous sommes trois de nouveau
Claude de Burine36
Sous la lumière bleue
Sous
la lumière bleue de l'enfance,
Là où le parquet ciré
Sent le miel et le bleuet
Où l'œillet blanc garde son goût
De vanille et de poivre,
Tu avais la voix
Qui lançait les trains, les navires,
Faisait glisser la barque,
Les péniches au ventre noir
Comme l'exil,
Filer les canards gris
Quand les roseaux étaient des couteaux de nacre
Entre les mains du gel.
Quand venait la nuit
Ta voix allumait les feux des bateaux
Qui vont vers les îles
Et tu partais,
Me laissais les yeux vides de l'absence
Berthe Burko-Falcman37
Confrérie
Ne
suis née ni de la rose
Et ni du lilas
Et la cigogne n'y est pour rien.
Moi je suis née dans un livre.
Mais un jour il faudra bien finir
Et finir le livre.
Alors s'effondreront sur ma tête
Et les briques et les planches
Des bibliothèques.
Un linceul de pages
Un cercueil de mots.
Dans le pays de mon père
Pour désigner les gens de ma sorte
Par mépris on dit
Ce sont gens du Livre.
Dans le pays où je vis
-- choisi par mon père --
On parle plutôt
Des gens du voyage.
D'autres gens.
Le même mépris.
Il y eut un temps
Où gens du Voyage
Comme gens du Livre
Dépouillés de leur vie se muèrent
Tous en un même nuage.
Vint un autre temps.
Et chacun est retourné
À son Livre
À son long Voyage.
Michel Butor38
Feu de Cartes
La
dame offre au valet
sa rose de braise
Quelle imprudence !
l'œil du roi crépite
sa barbe s'enflamme
Aux âtres du palais
piques en tison
charbons de cœur
carreaux mordorés
trèfles sous la cendre
Grille
Derrière les barreaux
on entrevoit
une figure en attente
Une jeune fille
un écolier
un prisonnier
Subrepticement
à la nuit tombante
lui faire passer
Une lettre
une plume de geai
la clef des champs
René Guy Cadou39
Les visages de solitude
Un
seul jour suffirait une belle journée
Facile à vivre avec de grands yeux étonnés
Paissant tranquillement dans les fossés du ciel
Un seul grand jour de vérité avant la chute
Mais moi multiple moi blessé moi partagé
Entre toutes ces nuits venues à ma rencontre
Vivrai-je assez longtemps pour vous aimer enfin
Vous qui me tourmentez visages de moi-même ?
Il en est un au clair regard épouvanté
Qui tourne sans répit dans la fumée des chambres
Et se pose parfois sur un miroir éteint
D'autres que j'ai usés dans des salles d'attente
Alors que tous les trains étaient déjà passés
D'autres encor mais parlerai-je des coupables
Du beau visage aventurier qui se cachait
Dans les plis d'un menton d'enfant et d'un sourire ?
Visages de ma solitude je vous vois
Et c'est toujours ainsi que je vous ai voulus
Penchés toujours penchés sur l'ombre et regardant
Tout au fond de la vie cet homme qui remue
Accueillez-moi du moins comme on accueille un pauvre.
Louis Calaferte40
Prière pour quand je mourrai
Voudrais qu'on m'enfougère,
qu'on m'envente, qu'on m'enrose,
qu'on m'encoquelicotte, qu'on m'enféminise,
qu'on m'endoucisse, qu'on m'enciélise....
Voudrais pas qu'on m'enterre
Soyez popo
Soyez popo Soyez poli Soyez Polack Politique ou polythéiste Polyglotte
ou polyvalent
Soyez popo Soyez pochard
Soyez popo Soyez podagre Polisson ou Polichinelle Polygame ou du populo
Soyez popo Soyez peau d'âne
Mais surtout ne soyez pas poète
C'est un poète qui vous le dit...
Les demoiselles blanches
Les
demoiselles blanches
avec des rubans bleus
J'aime les arbres bleus
j'aime les âmes blanches
les têtes qui se penchent
noyées dans les cheveuxUn et un qui font deux
les matins des dimanches
les demoiselles blanches
avec des rubans bleus
La morsure du feu
à l'écorce des branches
le ciel de nos nuits blanches
et la mort peu à peu
Francis Carco41
Il Pleut
Il
pleut c'est merveilleux.
Je t'aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous même
Par ce temps d'arrière saison.
Il pleut - les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus.
Et les remorqueurs sur la
Seine
Font un bruit ... qu'on ne s'entend plus !
C'est merveilleux : il pleut.
J'écoute
la pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte ...Et tu me souris tendrement.
Je t'aime.
Oh ! ce bruit d'eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l'heure :
On dirait qu'il pleut dans tes yeux.
Maurice Carême42
Le jeu de cartes
Quel étrange jeu de cartes !
Les rois n'aiment pas les reines,
Les valets veulent combattre,
Et les dix n'ont pas de veine.
Les piques, plus pacifiques,
Se comprennent assez bien ;
Ils adorent la musique
Et vivent en bohémiens.
Les trèfles sont si distraits
Qu'ils tombent sur les carreaux.
Quand un cinq rencontre un sept, Ils se traitent de nigauds.
Quel étrange jeu de cartes !
Le diable même en a peur
Car il s'est brûlé la patte
En retournant l'as de cœur.
L'Homme
L'homme et l'oiseau se regardèrent.
-- Pourquoi chantes-tu ? lui dit l'homme.
-- Si, je le savais, dit l'oiseau,
Je ne chanterais plus peut-être.
L'homme et le chevreuil se croisèrent.
-- Pourquoi joue-tu ? demanda l'homme
-- Si je le savais, dit la bête,
Est-ce que je jouerais encore ?
L'homme et l'enfant se rencontrèrent.
-- Pourquoi ries-tu ainsi ? dit l'homme
-- Si je le savais, dit l'enfant,
Est-ce que je rirais encore ?
Et l'homme s'en alla, pensif.
Il passa près du cimetière.
-- Pourquoi penses-tu ? dit un if qui poussait dru dans la lumière.
Et, pas plus que l'oiseau dans l'ombre,
Que le chevreuil de la clairière
Ou que l'enfant riant dans l'air,
L'homme ne put rien lui répondre.
On dansa la ronde
On
dansa la ronde.
Jean se mit à rire
En voyant son ombre
Aller et venir.
On chanta Ma blonde,
Luc se mit à rire.
Aucune en la ronde
N'était vraiment blonde.
La ronde cessa.
Et fini de rire.
On se dispersa
En attendant pire.
On allait grandir.
Et adieu les rondes !
On allait souffrir
Comme tous au monde.
René Char43
La vérité vous rendra libres
Tu
es lampe, tu es nuit :
Cette lucarne est pour ton regard,
Cette planche pour ta fatigue,
Ce peu d'eau pour ta soif.
Les murs entiers sont à celui que ta clarté met au monde,
Ô détenue, ô
Mariée !
Feuillet d'hypnos
Dans nos ténèbres il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté.
Pourquoi se rendre ?
Oh
!
Rencontrée, nos ailes vont côte à côte
Et l'azur leur est fidèle.
Mais qu'est-ce qui brille encore au-dessus de nous ?
Le reflet mourant de notre audace.
Lorsque nous l'aurons parcouru,
Nous n'affligerons plus la terre :
Nous nous regarderons.
Vénasque
Les
gels en meute vous rassemblent,
Hommes plus ardents que buisson ;
Les longs vents d'hiver vous vont pendre.
Le toit de pierre est l'échafaud
D'une église glacée debout
Sur le Franc-Bord
I.
iris.
L° Nom d'une divinité de la mythologie grecque, qui était la messagère
des dieux.
Déployant son écharpe, elle produisait l'arc-en-ciel.
2° Nom propre de femme, dont les poètes se servent pour désigner une femme aimée et même quelque dame lorsqu'on veut taire le nom.
3° Petite planète.
II . iris.
Nom spécifique d'un papillon, le numphale gris, dit le grand mars
changeant.
Prévient du visiteur funèbre.
III . iris.
Les yeux bleus, les yeux noirs, les yeux verts, sont ceux dont l'iris
est bleu, est noir, est vert.
IV . iris.
Plante. Iris jaune des rivières.
...
Iris plural, iris d'Éros, iris de Lettera amorosa.
Allégeance
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima ?
Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ?
Qu'il vive !
Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.
La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie.
Le verre de fenêtre est négligé.
Qu'importe à l'attentif.
Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.
Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée.
Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.
On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.
Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays.
Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.
On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.
Dans mon pays, on remercie.
Alain Chamfort44
Le temps qui court45
Et
finalement, après quelques années
Les hommes ont remplacé tes poupées
Et les glaïeuls posés dans ta chambre
Remplacent aujourd'hui les fleurs des champs
Et c'est le temps qui court, court
Qui nous rend sérieux
La vie nous a rendu, plus orgueilleux
Parce que le temps qui court, court
Change les plaisirs
Et que le manque d'amour, nous fait vieillir
À l'heure qu'il est, mes voitures de plastique
Sont devenues vraies depuis longtemps
Et finalement, les affaires et l'argent
Ont remplacé mes jouets d'avant
Parce que le temps qui court, court, oh, court
(Oh) change les plaisirs
Et que le manque d'amour nous fait vieillir
Et toujours le temps qui court
Qui court, oh, le temps change les plaisirs
Et que le manque d'amour nous a fait vieillir
Et toujours le temps qui court, qui court
Oh, le temps qui court change les plaisirs
Et que le manque d'amour nous a fait vieillir
Et toujours le temps qui court, le temps
Le temps qui court change les plaisirs, (oh)
Et que le manque d'amour nous a fait vieillir
Manureva46
Manu Manureva
Où es-tu Manu Manureva ?
Bateau fantôme, toi qui rêvas
Des îles et qui jamais n'arrivas
Là-bas (là-bas)
Où es-tu Manu Manureva ?
Portée disparue Manureva
Des jours et des jours tu dérivas
Mais jamais, jamais tu n'arrivas
Là-bas (là-bas)
As-tu abordé les côtes de Jamaïca ?
Oh, héroïque Manureva
Es-tu sur les récifs de Santiago de Cuba ?
Où es-tu Manureva ?
Dans les glaces de l'Alaska ?
Où es-tu Manu Manureva ?
Portée disparue Manureva
Bateau fantôme, toi qui rêvas
Des îles et qui jamais n'arrivas
Là-bas (là-bas)
Tu es parti, oh Manureva
À la dérive Manureva
Là-bas (là-bas)
As-tu aperçu les lumières de Nouméa ?
Oh, héroïque Manureva
Aurais-tu sombré au large de Bora Bora ?
Où es-tu Manureva ?
Dans les glaces de l'Alaska ?
Où es-tu Manu Manureva ?
Portée disparue, Manureva
Des jours et des jours tu dérivas
Mais jamais, jamais tu n'arrivas
Là-bas (là-bas)Manureva, pourquoi ?
Manureva, pourquoi ?
Charles d'Orléans47
En la forêt d'ennuyeuse tristesse
En
la forest d'Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m'avint qu'a par moy cheminoye,
Si rencontray l'Amoureuse Deesse
Qui m'appella, demandant ou j'aloye.
Je respondy que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu'a bon droit appeller me povoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.
En sousriant, par sa tresgrant humblesse,
Me respondy : " Amy, se je savoye
Pourquoy tu es mis en ceste destresse,
A mon povair voulentiers t'ayderoye ;
Car, ja pieça, je mis ton cueur en voye
De tout plaisir, ne sçay qui l'en osta ;
Or me desplaist qu'a present je te voye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.
Helas ! dis je, souverainne Princesse,
Mon fait savés, pourquoy le vous diroye ?
Cest par la Mort qui fait a tous rudesse,
Qui m'a tollu celle que tant amoye,
En qui estoit tout l'espoir que j'avoye,
Qui me guidoit, si bien m'acompaigna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va. "
ENVOI
Aveugle suy, ne sçay ou aler doye ;
De mon baston, affin que ne fervoye,
Je vois tastant mon chemin ça et la ;
C'est grant pitié qu'il couvient que je soye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.
Maurice Chevalier48
Dans la vie faut pas s'en faire49
En
sortant du trente et quarante
Je ne possédais plus un radis
De l'héritage de ma tante
Tout autre que moi se serait dit
Je vais me faire sauter la cervelle
Me suicider d'un coup de couteau
M'empoisonner me fiche à l'eau
Enfin des morts bien naturelles
Mais voulant finir en beauté
Je me suis tué à répéter :
Dans la vie faut pas s'en faire
Moi je ne m'en fais pas
Toutes ces petites misères
Seront passagères
Tout ça s'arrangera
Je n'ai pas un caractère
A me faire du tracas
Croyez-moi sur terre
Faut jamais s'en faire
Moi je ne m'en fais pas
Je rentre à Paris mais mon notaire
M'annonce : votre père plein d'attention
Vous colle un conseil judiciaire
Et vingt-cinq louis par mois de pension
Et comme je ne vois plus personne
Dont vous puissiez être héritier
Faut travailler prendre un métier
C'est le conseil que je vous donne
Je lui dis comment ?
Vous voudriez que je vole le pain d'un ouvrier
Refrain
Prosper50
Quand on voit passer le grand Prosper
Sur la place Pigalle
Avec son beau petit chapeau vert et sa martingale,
A son air malabar et sa démarche en canard
Faut pas être bachelier pour deviner son métier
Prosper yop la boum
C'est le chéri de ces dames
Prosper yop la boum
C'est le roi du macadam
Comme il a toujours la flemme
Y n'fait jamais rien lui-même
Il a son "Harem "
Qui de Clichy à Barbés
Le jour et la nuit sans cesse
Fait son petit business
Et le soir, tous les soirs
Dans un coin d'ombre propice
Faut le voir, faut bien l'voir
Encaisser les bénéfices
Il ramasse les billets
Et leur laisse la monnaie
Ah quel sacrifice
En somme c'est leur manager
Et yop la boum, Prosper !
Avec sa belle gueule d'affranchi
Là-haut sur la butte
Ah ! toutes les gonzesses sont folles de lui
Et se le disputent
Y en a qui s'flanquent des gnons
Mais oui ! et se crêpent le chignon
Pendant c'temps voyez-vous
Tranquillement il compte les coups
Quand une femme se fait coincer
Par les roussins du quartier
Il la laisse tomber
Et il s'en va carrément
Vers son réassortiment
Dans l'arrondissement
Et quand sur le champ
Elles ne sont pas à la page
Voulant faire comment
Faire leur apprentissage
Dans une ville de garnison Il les envoie en saison
Faire un petit stage
Georges Emmanuel Clancier51
Le Fils
Viendra-t-il celui clair comme feuille au printemps
Qui gardera toute la vie les mots de passe de l'enfance ?
Il portera le monde, appel en son cœur jamais épuisé,
La chevelure emmêlée des chemins et des fleuves
L'immobile émeute des fleurs des pierres des étoiles
Le silence où guettaient les aveux de nos jours.
Sans regrets, sans ombre, ange aux ailes de vent
Mais qui frôlent la rude fresque de la terre,
Sa chair ornée des balafres de l'amour, de la mort
Qui nous ont déchirés songes bien trop fragiles.
Il chantera cet hymne d'aube à pleine voix à pleins regards,
Qu'obscurément, tassés sous notre nuit, nous aurons balbutié.
Arbre mon univers
Arbre je crois en toi je crie à ton feuillage
Je suis perdu loin du navire de tes ombres.
Que ta sève aux rameaux de mes veines remonte
Fleuve fidèle, épais, de neige et de nuage.
Arbre, mon univers déchiqueté d'oiseaux,
Tu n'es plus qu'une main dressée en mon désert
Là-bas, sur l'horizon interne de l'hiver,
Pauvre main qui surgit ramenée à ses os.
Arbre vivant et vrai qu'enlacent les collines,
Arbre peuplé de chants, de durée et d'étoiles,
Image de ma chair, beau visage natal
Que la nuit tour à tour révèle puis incline,
Arbre, en moi va mourir ton ultime racine,
J'appelle d'une voix de branches dans le vent
Ta forêt qui s'enfuit et s'arrache à mon sang.
Paul Claudel52
Vers d'exil
Il
faut fuir ! Voici l'astre au ciel couleur de buis.
Voici l'heure brûlante et la nuit ennuyeuse !
Voici le Pas, voici l'arrêt et le suspens.
Saisi d'horreur, voici que de nouveau j'entends
L'inexorable appel de la voix merveilleuse.
L'espace qui reste à franchir n'est point la mer.
Nulle route n'est le chemin qu'il me faut suivre ;
Rien, retour, ne m'accueille, ou, départ, me délivre.
Ce lendemain n'est pas du jour qui fut hier.
Julien Clerc53
Mélissa54
Mélissa, métisse d'Ibiza
Vit toujours dévêtue
Dites jamais que je vous ai dit ça
Ou Mélissa me tue ...
Le matin derrière ses canisses a-
-lors qu'elle est moitié-nue
Sur les murs devant chez Mélissa
Y a tout plein d'inconnus
"Descendez, ça, c'est défendu !
Oh ! c'est indécent ! "
Elle crie mais bien entendu
Personne ne descend ...
Sous la soie de sa jupe fendue
En zoom en gros-plans
Tout un tas d'individus
Filment, Noirs et Blancs ...
Mélissa, métisse d'Ibiza
A des seins tout pointus
Dites jamais que je vous ai dit ça
Ou Mélissa me tue ...
"Descendez, ça c'est défendu
Mater chez les gens ! "
Elle crie mais bien entendu
Y a jamais d'agent ...
Elle crie, c'est du temps perdu
Personne ne l'entend ...
La police c'est tous des vendus
Dix ans qu'elle attend
Mélissa, métisse d'Ibiza
A toujours sa vertu
Dites jamais que je vous ai dit ça
Ou Mélissa me tue ...
Ouh ! Matez ma métisse
Ouh ! Ma métisse est nue
Ouh ! Matez ma métisse
Ouh ! Ma métisse est nue
Mélissa, métisse d'Ibiza
Vit toujours dévêtue
Dites jamais que je vous ai dit ça
Je vous ai jamais vu
Le matin derrière ses canisses a-
-lors je vends des longues-vues
Mais si jamais Mélissa sait ça
Là, c'est moi qui vous tue ...
Ouh ! Matez ma métisse
Ouh ! Ma métisse est nue
Ouh ! Matez ma métisse
Ouh ! Ma métisse est nue...
L'assassin assassiné55
C'était un jour à la maison
Je voulais faire une chanson
D'amour peut-être
À côté de la fenêtre
Quelqu'un que j'aime et qui m'aimait
Lisait un livre de Giono
Et moi penché sur mon piano
Comme sur un établi magique
J'essayais d'ajuster les mots
À ma musique ...
Le matin même, à la Santé
Un homme ... un homme avait été
Exécuté ...
Et nous étions si tranquilles
Là, au cœur battant de la ville
C'était une fin d'après-midi
À l'heure où les ombres fidèles
Sortant peu à peu de chez elles
Composent doucement la nuit
Comme aujourd'hui ...
Ils lui ont dit d'un ton doux
C'est le jour ... C'est l'heure
Ils les a regardés sans couleur
Il était à moitié nu
Voulez-vous écrire une lettre
Il a dit oui ... il n'a pas pu
Il a pris une cigarette ...
Sur mon travail tombait le soir
Mais les mots restaient dans le noir
Qu'on me pardonne Mais on ne peut certains jours
Écrire des chansons d'amour
Alors j'ai fermé mon piano
Paroles et musique de personne
Et j'ai pensé à ce salaud
Au sang lavé sur le pavé
Par ses bourreaux
Je ne suis président de rien
Moi je ne suis qu'un musicien
Je le sais bien ...
Et je ne prends pas de pose
Pour dire seulement cette chose
Messieurs les assassins commencent
Oui, mais la Société recommence
Le sang d'un condamné à mort
C'est du sang d'homme, c'en est encore
C'en est encore ...
Chacun son tour, ça n'est pas drôle
On lui donne deux trois paroles
Et un peu ... d'alcool ...
On lui parle, on l'attache, on le cache
Dans la cour un grand dais noir
Protège sa mort des regards
Et puis ensuite ... ça va très vite
Le temps que l'on vous décapite
Si je demande qu'on me permette
À la place d'une chanson
D'amour peut-être
De vous chanter un silence
C'est que ce souvenir me hante
Lorsque le couteau est tombé
Le crime a changé de côté
Ci-gît ce soir dans ma mémoire
Un assassin assassiné
Assassiné ...
Assassiné...
Jean Cocteau56
Mon amour et mes songes
Un
voile clair, un voile épais
Recouvre notre destinée
Mais l'étoile qui nous est née
Demeure une étoile de paix.
Peuvent-ils nous mentir, les astres
Ou se trompent-ils de cent ans ?
Et confondent-ils les désastres
Dans la perspective du temps ?
Étoiles, faites des mensonges !
Je crois mon amour et mes songes.
Danielle Collobert57
Dire
c'est tout- fermer les yeux -- les ouvrir -- les refermer à nouveau -- pas de vision -- pas de couleur - rien à voir -- ne pas être -- se démettre -- écrire le mot -- les yeux fermés -- au hasard -- dans un coin du papier -- sur le sol peut-être -- sur le mur
aucun lieu pour le mot -- dans le sable peut-être -- le mieux - tracer un mot entre deux flux -- si on pouvait faire çà -- effacer -- recommencer sans cesse le même signe - retrouver à chaque fois l'étonnement -- trouver un mot possible pour çà -- un mot ou un son unique -- pouvoir s'arrêter - en finir avec les histoires de mots sans fin -- se débarrasser enfin -- supporter enfin le silence sans rien - sans rien dire
mais non -- ce qui vient -- seulement un mot à peu près - une ébauche -- et le monde plein tout autour -- écrasant -- le tumulte -- le bruit -- le bruit partout.
Tristan Corbière58
À la mémoire de Zulma
Elle était riche de vingt ans,
Moi j'étais jeune de vingt francs,
Et nous fîmes bourse commune,
Placée, à fonds perdu, dans une
Infidèle nuit de printemps...
La lune a fait [un ] trou dedans,
Rond comme un écu de cinq francs,
Par où passa notre fortune :
Vingt ans ! vingt francs !... et puis la lune !
-- En monnaie -- hélas -- les vingt francs !
En monnaie aussi les vingt ans !
Toujours de trous en trous de lune,
Et de bourse en bourse commune...
-- C'est à peu près même fortune !
-- Je la trouvai -- bien des printemps,
Bien des vingt ans, bien des vingt francs,
Bien des trous et bien de la lune
Après -- Toujours vierge et vingt ans,
Et... colonelle à la Commune !
-- Puis après : la chasse aux passants,
Aux vingt sols, et plus aux vingt francs...
Puis après : la fosse commune,
Nuit gratuite sans trou de lune.
Pierre Corneille59
Auguste
En
est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire,
A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire ?
Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers ;
Je suis maître de moi comme de l'univers ;
Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire !
Conservez à jamais ma dernière victoire !
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie :
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,
Et, malgré la fureur de ton lâche destin,
Je te la donne encor comme à mon assassin.
Commençons un combat qui montre par l'issue
Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue.
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ;
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler :
Avec cette beauté que je t'avais donnée,
Reçois le consulat pour la prochaine année.
Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,
Préfères-en la pourpre à celle de mon sang ;
Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère :
Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
(...)
Qu'on redouble demain les heureux sacrifices
Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices,
Et que vos conjurés entendent publier
Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.
À la marquise
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m'a vu ce que vous êtes ;
Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore ;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle,
Où j'aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle marquise.
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise
Quand il est fait comme moi.
Cécile Coulon60
Ma force
Ma
force c'est d'avoir enfoncé mon poing sanglant dans la gorge du passé
Ma force n'a pas d'ailes
Ni de griffes
Ni de longues pattes
Ma force a construit un peu d'humanité
Ma force a toujours soif
.Ma force souffre en silence
Ma force m'accompagne
Elle m'a si souvent ramassée
Ma force est légère
Ma force ne m'oublie pas
Quand je crois l'avoir l'oubliée
Ma force n'est pas un don du ciel
Ma force n'est pas un don du sang
Ma force est fragile
Ma force ne demande rien
Ma force a toujours faim
Ma force a toujours froid
Ton soleil règne...
Ton
soleil règne sur mes ombres
chaque matin est une preuve de plus
que cette vie a dans le ventre
des merveilles qui ne sont pas encore nées
j'ai eu mal si longtemps
mon cœur était comme une vieille actrice
en train de perdre la raison
et ses anciens adorateurs se moquaient d'elle
ils disaient : elle est dingue mais on lui pardonnait
parce qu'elle était belle
je suis folle des fenêtres ouvertes
sur des paysages muets
folle des orages si violents
qu'on confond presque foudre
et bombardement
folle de tout ce qui se passe de l'être humain
et de tout ce qui le rend meilleur
ou silencieux :
taisez-vous droit dans les yeux
René Crevel61
Regard
Ton
regard couleur de fleuve
Est l'eau docile et qui change
Avec le jour qu'elle abreuve.
Petit matin, Robe d'ange
Un pan du manteau céleste
Sous tes cils, entre les rives
S'est pris. Coule, coule eau vive.
La nuit part, mais l'amour reste
Et ma main sent battre un cœur.
L'aube a voulu parer nos corps de sa candeur.
Fête-Dieu.
Le désir matinal a repris nos corps nus
Pour sculpter une chair que nous avions cru lasse.
Sur les fleuves au loin déjà les bateaux passent.
Nos peaux après l'amour ont l'odeur du pain chaud.
Si l'eau des fleuves est pour nos membres,
Tes yeux laveront mon âme ;
Mais ton regard liquide au midi que je crains
Deviendra-t-il de plomb ?
J'ai peur du jour, du jour trop long
Du jour qu'abreuve ton regard couleur de fleuve
Or dans un soir pavé pour de jumeaux triomphes
Si la victoire crie la volupté des anges,
Que se révèle en lui la Majesté d'un Gange.
Nuit
Doucement pour dormir à l'ombre de l'oubli ce soir
je tuerai les rôdeurs
silencieux danseurs de la nuit
et dont les pieds de velours noir
sont un supplice à ma chair nue
un supplice doux comme l'aile des chauves-souris
et subtil à porter l'effroi
dans les coins où la peau se fait craintive, émue
pour mieux aimer, pour avoir peur
d'un autre corps et du froid.
Mais quel fleuve pour fuir ce soir ô ma raison ?
C'est l'heure des mauvais garçons
l'heure des mauvais voyous.
Deux grands yeux d'ombre dans la nuit
seraient pour moi si doux, si doux.
Prisonnier des tristes saisons
je suis seul, un beau crime a lui là-bas, là-bas à l'horizon
quelque serpent peut-être et glacé de n'aimer point.
Mais où coule, où coule au loin le fleuve dont a besoin
pour fuir ce soir ma raison ?
Sur les berges vont les filles
leurs yeux sont las, leurs cheveux brillent,
Je ne sais rien dire à ces filles
dont ils sont les mauvais garçons
dont ils sont les fiers maquignons.
Je suis seul, un beau crime a lui,
Deux grands yeux d'ombre dans la nuit
seraient pour mot si doux, si doux.
C'est l'heure des mauvais voyous.
Charles Cros62
Le hareng saur
Il
était un grand mur blanc - nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.
Alors il monte à l'échelle - haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.
Il redescend de l'échelle - haute, haute, haute,
L'emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s'en va ailleurs - loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,
Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.
J'ai composé cette histoire - simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,
Et amuser les enfants - petits, petits, petits.
Dalida63
Paroles64
-
C'est étrange Je n'sais pas ce qui m'arrive ce soir Je te regarde
comme pour la première fois
Encore des mots toujours des mots
Les mêmes mots
Je n'sais plus comment te dire
Rien que des mots
Mais tu es cette belle histoire d'amour Que je ne cesserai jamais de lire
Des mots faciles des mots fragiles
C'était trop beau
Tu es d'hier et de demain
Bien trop beau
De toujours ma seule vérité
Mais c'est fini le temps des rêves
Les souvenirs se fanent aussi
Quand on les oublie
Tu es comme le vent qui fait chanter les violons Et emporte au loin le parfum des roses
Caramels, bonbons et chocolats
Par moments, je ne te comprends pas
Merci, pas pour moi
Mais tu peux bien les offrir à une autre
Qui aime le vent et le parfum des roses
Moi, les mots tendres enrobés de douceur
Se posent sur ma bouche
Mais jamais sur mon coeur
Une parole encore
Paroles, paroles, paroles
Ecoute-moi
Paroles, paroles, paroles
Je t'en prie
Paroles, paroles, paroles
Je te jure
Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles
Encore des paroles que tu sèmes au vent
Voila mon destin te parler Te parler comme la première fois
Encore des mots toujours des mots
Les mêmes mots
Comme j'aimerais que tu me comprennes
Rien que des mots
Que tu m'écoutes au moins une fois*
Des mots magiques des mots tactiques
Qui sonnent faux
Tu es mon rêve défendu
Oui, tellement faux
Mon seul tourment et mon unique espérance
Rien ne t'arrête quand tu commences
Si tu savais comme j'ai envie
D'un peu de silence
Tu es pour moi la seule musique Qui fit danser les étoiles sur les
dunes
Caramels, bonbons et chocolats
Si tu n'existais pas déjà je t'inventerais
Merci, pas pour moi
Mais tu peux bien les ouvrir a une autre
Qui aime les étoiles sur les dunes
Moi, les mots tendres enrobés de douceur
Se posent sur ma bouche
Mais jamais sur mon coeur
Encore un mot juste une parole
Paroles, paroles, paroles
Ecoute-moi
Paroles, paroles, paroles
Je t'en prie
Paroles, paroles, paroles
Je te jure
Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles
Encore des paroles que tu sèmes au vent
Que tu es belle
Paroles, paroles, paroles
Que tu es belle
Paroles, paroles, paroles
Que tu es belle
Paroles, paroles, paroles
Que tu es belle [
Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles
Encore des paroles que tu sèmes au vent
Itsi bitsi petit bikini65
Sur
une plage il y avait une belle fille
Qui avait peur d'aller prendre son bain
Elle craignait de quitter sa cabine
Elle tremblait de montrer au voisin
Un deux trois elle tremblait de montrer quoi ?
Son petit itsi bitsi tini ouini, tout petit, petit, bikini
Qu'elle mettait pour la première fois
Un itsi bitsi tini ouini, tout petit, petit, bikini
Un bikini rouge et jaune à p'tits pois
Un deux trois voilà ce qu'il arriva
Elle ne songeait qu'à quitter sa cabine
Elle s'enroula dans son peignoir de bain
Car elle craignait de choquer ses voisines
Et même aussi de gêner ses voisins
Un deux trois elle craignait de montrer quoi ?
Elle doit maintenant s'élancer hors de l'onde
Elle craint toujours les regards indiscrets
C'est le moment de faire voir à tout le monde
Ce qui la trouble et qui la fait trembler
Un deux trois elle a peur de montrer quoi ?
Si cette histoire vous amuse
On peut la recommencer
Si c'est pas drôle je m'excuse
En tout cas c'est terminé
Charles Dantzig66
Pitié pour les heureux
Donnez-moi un cyprès et un pin parasol
Une maison de crique un chien blanc qui s'endort
Deux ou trois invités qu'on traitera d'amis
La Méditerranée pour aller m'y baigner
Des souvenirs de morts un stylo qui ne fuie
L'odeur d'un laurier-rose et un poème à lire
Des pêches des tomates du veau du basilic
Du papier blanc A3 de l'écriture à chaud
Des souvenirs de morts j'ignorerai les plaies
Des chansons ravissantes d'opéra italien
Ou mozart (adjectif) et encore une brise
Qui fasse un friselis à la légère en bas
Une boisson glacée des souvenirs ... qu'ils meurent !
Pitié pour les heureux leur bonheur est si bref !
Lydie Dattas67
Les marches du parfum
Je
ne peux m'empêcher d'aimer ce que je vois :
la beauté est partout où mon regard se pose
lorsque le ciel n'est plus que la pourpre du cœur.
Je regarde monter l'encens de ma pensée,
comme ce feu subtil qui entoure les roses.
L'ivresse la plus grande est la lucidité.
Les anges font brûler du parfum dans les fleurs,
je suis plus désarmée que si j'allais mourir.
Les roses ont transformé ma douleur en parfum,
et mon cœur consumé sur le bûcher des roses :
les roses m'ont toujours aimée comme une sœur.
Je marche sous le ciel brûlant de la pensée,
je gravis une à une les marches du parfum,
non pas proche de Dieu mais divine moi-même.
Michel Deguy68
Aide mémoire
Nous ne nous en sortirons jamais
C'est ce que je nous souhaite mais
Pratiquer une issue de secours
Pour s'en tirer sans s'en sortir
Si tout a toujours échoué
"Ne pas croire à la prison comme destin scellé
Croire à une possibilité de libération
Qui n'aurait pas de sens
Si nous n'étions pas (comme) des prisonniers"
Vincent Delerm69
Fanny Ardant et moi
On
écoute du chant grégorien
Elle parle à peine et moi je dis rien
On a une relation comme ça
Fanny Ardant et moi
Je passe la soirée avec Sylvain
Pendant qu'elle mate le papier-peint
On est resté indépendant
Moi et Fanny Ardant
Elle est posée sur l'étagère
Entre un bouquin d'Eric Holder
Un chandelier blanc Ikea
Et une carte postale de Maria
Elle est toujours toute noire et blanche
Elle ne dit plus Vivement Dimanche
Depuis que je la traîne chez mes parents
Tous les week-ends Fanny Ardant
Je lui parle pas des filles de Jussieu
Elle parle pas trop de Depardieu
Oui on évite ces sujets là
Fanny Ardant et moi
Il y a un truc dans son regard
Qui me reproche de rentrer trop tard
Elle voudrait que je sois là tout le temps
Evidemment Fanny Ardant
On écoute du chant grégorien
Elle parle à peine et moi je dis rien
On a une relation comme ça
Fanny Ardant et moi
Le monologue shakespearien
Pendant la première scène je regardais sur le côté
Pour essayer de comprendre comment ses cheveux étaient noués
Pendant la deuxième scène en fait j'imaginais
Ses vacances y a deux ans sur la plage de Bénodet
Pendant la troisième scène je me suis un peu rendu compte
J'avais pas bien suivi les répliques du Vicomte
Pendant la quatrième elle s'est penchée vers moi
Elle a failli me dire un truc et puis finalement pas
On est parti avant la fin
Du monologue Shakespearien
Parti avant de savoir
Le fin mot de l'histoire
On a planté en pleine nuit
L'Archevêque de Canterbury
On a posé un lapin
A l'épilogue Shakespearien
Début du deuxième acte toute la rangée soupire
Le clan des veuves s'éclate parce que bon c'est Shakespeare
Niveau intensité quelque chose qui rappelle
Le programme d'EMT pour l'année de 4ème
Pourtant la mise en scène était pas mal trouvée
Pas de décor pas de costumes c'était une putain d'idée
Aucune intonation et aucun déplacement
On s'est dit pourquoi pas aucun public finalement
Dans les rues d'Avignon y a des lumières la nuit
On boit des demi-citrons et on se photographie
A la table d'à côté ils ont vu un Beckett
Ils disent c'est pas mal joué mais faut aimer Beckett
Dans les rues d'Avignon y a des projets balèzes
Demain à 23 heures je vais voir une pièce polonaise
Dans les rues d'Avignon y a du pepsi cola
Et puis y a une fille qui dit bah en fait je viens de Levallois
Joseph Delteil70
L'homme coupé en morceaux
Au
Bois, des hommes, des filles ont élu domicile sur les arbres. Là, à
l'abri de toute contamination, ils attendent la fin de l'épidémie.
Certains s'initient aux études médicales ; le dos appuyé contre la
maîtresse branche, ils dégustent quelque traité de Bactériothérapie
comparée. Quelques-uns dorment en ronflant, sonores dans les feuilles
comme des merles.
D'autres cassent la croûte, une chopine de rouge dans la poche. Des
femmes se peignent sur un platane qui s'écaille. Des enfants jouent avec
le vent.
La Deltheillerie
Je respecte les idiots, les ânes, les vierges, les fous, les bergères, l'innocent du village, les enfants de Marie... Chaque homme est mon ami, chaque femme ma bien-aimée. Je suis chrétien, voyez mes ailes, je suis païen, voyez mon cul.
Tristan Derème71
Le propre du vers
Le propre du vers c'est la rime, comme le propre de l'oiseau, c'est d'avoir des plumes, et non pas d'être pourvu d'yeux, de muscles et d'une peau car les lièvres aussi ont des yeux, les chats aussi ont des muscles, les chiens aussi ont une peau mais seuls les oiseaux ont des plumes et seuls les vers ont des rimes. Ce serait si commode de faire des vers sans rime, comme des tables sans pieds et des parapluies sans manche.
Buis
Nous nous taisons. Le vent balance
Les deux saules sur l'abreuvoir ;
Et je sais, malgré ton silence,
Que ce soir est le dernier soir.
Adieu. Des feuilles tombent. Lune
Coutumière. Décor banal.
Tourterelles, crépuscule. Une
Étoile, comme un point final.
Tu as la force de sourire
Et dans mon cœur je reconnais
L'odeur des buis que l'on respire
Dans les jardins abandonnés.
Marceline Desbordes-Valmore72
L'Enfant et le pauvre
« Mère ! faut-il donner quand le pauvre est bien laid ?
Qu'il ne fait pas sa barbe et qu'elle est toute noire,
Et qu'il ne dit pas s'il vous plaît ?
Faut-il donner ?
--- Mon fils, tu n'as pas de mémoire :
Le pauvre qui demande est l'envoyé de Dieu ;
Qu'importe s'il a fait sa barbe et sa parure ?
Il est beau du malheur écrit sur sa figure ;
C'est là son passeport, trop lisible en tout lieu !
Mais, s'il est malhonnête ?
--- Il ne l'est pas, s'il pleure,
Si son regard te dit : J'ai faim !
Veux-tu qu'il se prosterne en te tendant la main ?
C'est l'envoyé de Dieu qui nous guette à toute heure.
Que ses lambeaux sacrés ne te fassent pas peur ;
Il vient sonder ton âme avec son infortune ;
Le mépris pour le pauvre est la seule laideur,
Qui m'épouvante ou m'importune.
Médor
Aimable chien, fidèle et bon Médor,
Tu restes seul à ta jeune maîtresse !
On m'abandonne... et toi, tu veux encor
Me consoler par ta tendresse.
Cruel amant ! sans regret tu me fuis !
Tu m'as laissée à ma douleur mortelle.
Ingrat ! ton chien ne m'avait rien promis,
Pourtant, il me reste fidèle.
Je le reçus pour gage de ta foi,
Le garderai pour sa reconnaissance.
Hélas ! s'il est moins éloquent que toi,
Il a du moins plus de constance !
L'Inquiétude
Qu'est-ce donc qui me trouble et qu'est-ce que j'attends ?
Je suis triste à la ville, et m'ennuie au village ;
Les plaisirs de mon âge
Ne peuvent me sauver de la longueur du temps.
Autrefois l'amitié, les charmes de l'étude,
Remplissaient sans efforts mes paisibles loisirs :
Ô quel est donc l'objet de mes vagues désirs ?
Je l'ignore, et le cherche avec inquiétude.
Si pour moi le bonheur n'était pas la gaîté,
Je ne le trouve plus dans ma mélancolie ;
Mais si je crains les pleurs autant que la folie,
Où trouver la félicité ?
Et vous qui me rendiez heureuse,
Avez-vous résolu de me fuir sans retour ?
Répondez, ma raison ;... incertaine et trompeuse,
M'abandonnerez-vous au pouvoir de l'Amour !...
Hélas ! voilà le nom que je tremblais d'entendre :
Mais l'effroi qu'il inspire est un effroi si doux...
Raison ! vous n'avez plus de secret à m'apprendre,
Et ce nom, je le sens, m'en a dit plus que vous.
Lucie Delarue-Mardrus73
Un jour
Nous avons écrit, lu, --- travaillé, en somme.
Nous voici jouant à travers la maison.
Par la fenêtre, --- lourde et belle, ---
Entre une rose de saison.
Ma voix de femme, en bas, répond à ta voix d'homme
En haut sur l'escalier. Nous sommes
Comme des perdrix qui rappellent.
Le chat assis regarde avec l'air étonné
Qu'ont les animaux de faïence ;
La chèvre bêle dans son parc ; les poules lancent
Le cri de l'œuf, blanche gésine.
Toute seule dans la cuisine,
La servante fait le dîner.
Je t'aime bien, tu m'aimes bien,
Nous ne nous attendons à rien...
Bonne journée. Bonne journée !
Exhortation
N'êtes-vous pas lasses, les femmes !
Quand vos hommes, le soir, s'endorment sur vos âmes
Croyant que le refuge et que l'amour sont là,
De sentir en vous rire et pâlir Dalila ?
Femmes, n'ayez plus l'âme torse
Et dure, et ces yeux doux ! Il est temps ! Il est temps
D'accueillir dans des bras pitoyables leur force
Qui s'abat tout entière aux pieds de vos vingt ans.
Oubliez la longue rancune
D'être faibles, la lâcheté, tous ces venins !
Mais que votre beauté leur devienne opportune,
Eux qui furent portés par des flancs féminins.
Ne souffrez plus que les abuse
Votre docilité menteuse et sans respect.
Ne gardez que la bonne et maternelle ruse
Nécessaire à leur cœur si simple et si direct.
Aimez-les comme des amies,
Même lorsque ont cessé leurs tendresses gémies.
Aimez-les bien ! Dorlotez-les dans vos genoux !
--- Car ils sont forts et fiers, mais qu'auraient-ils, sans vous ?
Musée
Parce que vous avez d'une vitre couvert
La profondeur de bois et d'or du sarcophage
Que votre sacrilège a laissé large ouvert,
Alors que j'ai penché doucement mon visage
Pour interroger la momie
Trois fois sainte sur ses secrets luxurieux,
Dans le verre, j'ai vu me regarder mes yeux
Immenses, blancs et noirs, à la place de ceux
De la figure éternelle endormie,
Et j'ai, baisant sur mon reflet la bouche-fleur
De la funèbre Pharaonne,
Entendu ces secrets que ne connaît personne
Et que, brûlants, je garde à jamais dans mon cœur.
Autre chose...
Autre chose que la tristesse,
Que la peur, que le souvenir,
Une chose que les mots blessent
Ne pouvant pas la contenir,
Autre chose que ce qu'on nomme
Est dans mon âme. --- Est-ce mon âme ?...
Vais-je y réfléchir comme un homme,
Vais-je en pleurer comme une femme ?
Je ne sais pas ce qui m'arrive,
Je ne me connais pas encor :
Est-ce la Vie, est-ce la Mort ?
Ô moi ! réponds-moi donc ! --- Qui vive ?...
Robert Desnos74
C'était un bon copain
Il
avait le cœur sur ! a main
Et la cervelle dans la lune
C'était un bon copain
Il avait l'estomac dans les talons
Et les yeux dans nos yeux
C'était un triste copain
Il avait la tête à l'envers
Et le feu là où vous pensez
Mais non quoi il avait le feu au derrière
C'était un drôle de copain
Quand il prenait ses jambes à son cou
Il mettait son nez partout
C'était un charmant copain
Il avait une dent contre
Etienne
A la tienne
Etienne à la tienne mon vieux
C'était un amour de copain
Il n'avait pas sa langue dans la poche
Ni la main dans la poche du voisin
Il ne pleurait jamais dans mon gilet
C'était un copain
C'était un bon copain.
Couplet de la rue de Bagnolet
Le
Soleil de la rue de
Bagnolet
N'est pas un soleil comme les autres.
Il se baigne dans le ruisseau,
Il se coiffe avec un seau,
Tout comme les autres,
Mais, quand il caresse mes épaules,
C'est bien lui et pas un autre,
Le soleil de la rue de
Bagnolet
Qui conduit son cabriolet
Ailleurs qu'aux portes des palais,
Soleil, soleil ni beau ni laid,
Soleil tout drôle et tout content,
Soleil de la rue de
Bagnolet,
Soleil d'hiver et de printemps,
Soleil de la rue de
Bagnolet,
Pas comme les autres.
L'Alligator
Sur les bords du Mississipi
Un alligator se tapit.
Il vit passer un négrillon
Et lui dit : « Bonjour, mon garçon. »
Mais le nègre lui dit : « Bonsoir,
La nuit tombe, il va faire noir,
Je suis petit et j'aurais tort
De parler à l'alligator. »
Sur les bords du Mississipi
L'alligator a du dépit,
Car il voulait au réveillon
Manger le tendre négrillon.
La Baleine
Plaignez, plaignez la baleine
Qui nage sans perdre haleine
Et qui nourrit ses petits
De lait froid sans garantie.
Oui mais, petit appétit,
La baleine fait son nid
Dans le fond des océans
Pour ses nourrissons géants.
Au milieu des coquillages,
Elle dort sous les sillages
Des bateaux, des paquebots
Qui naviguent sur les flots.
Les hiboux
Ce
sont les mères des hiboux
Qui désiraient chercher les poux
De leurs enfants, leurs petits choux,
En les tenant sur les genoux.
Leurs yeux d'or valent des bijoux,
Leur bec est dur comme cailloux,
Ils sont doux comme des joujoux,
Mais aux hiboux point de genoux !
Votre histoire se passait où ?
Chez les Zoulous ? les Andalous ?
Ou dans la cabane Bambou ?
À Moscou ou à Tombouctou ?
En Anjou ou dans le Poitou ?
Au Pérou ou chez les Mandchous ?
Hou ! Hou !
Pas du tout c'était chez les fous.
Complainte de Fantômas
Écoutez... faites silence...
La triste énumération
de tous les forfaits sans nom,
Des tortures, des violences
Toujours impunis, hélas !
Du criminel Fantômas. (...)
Un phare dans la tempête
Croule, et les pauvres bateaux
Font naufrage au fond de l'eau
Mais surgissent quatre têtes :
Lady Beltham aux yeux d'or,
Fantômas, Juve et Fandor.(...)
Prisonnier dans une cloche
Sonnant un enterrement
Ainsi mourut son lieutenant.
Le sang de sa pauv'caboche
Avec saphirs et diamants
pleuvait sur les assistants.(...)
Allongeant son ombre immense
Sur le monde et sur Paris
Quel est ce spectre aux yeux gris
Qui surgit dans le silence ?
Fantômas, serait-ce toi
Qui te dresses sur les toits ?
J'ai tant rêvé de toi
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
et de baiser sur cette bouche la naissance
de la voix qui m'est chère ?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre
à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
et me gouverne depuis des jours et des années
je deviendrais une ombre sans doute,
Ô balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je
m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie
et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi,
je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières
lèvres
et le premier front venu.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant,
qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois
que l'ombre qui se promène et se promènera allègrement
sur le cadran solaire de ta vie.
Marie Dubas75
Le tango stupéfiant
Après trois semaines entières
De bonheur que rien n'altérait
Mon amant dont j'étais si fière
Un triste matin me plaquait
Pour calmer mon âme chagrine
Je résolus en un sursaut
De me piquer à la morphine
Ou de priser de la coco
Mais ça coûte cher tous ces machins
Alors pour fuir mon noir destin
J'ai fumé de l'eucalyptus
Et je m'en vais à la dérive
Fumant comme une locomotive
Avec aux lèvres un rictus
J'ai fumé de l'eucalyptus
Dès lors mon âme torturée
Ne connut plus que d'affreux jours
La rue du désir fut barrée
Par les gravats de notre amour
J'aurais pu d'une main câline
Couper le traître en petits morceaux
Le recoller à la sécotine
Pour le redécouper aussitôt
Mais je l'aimais tant l'animal
Alors pour pas lui faire de mal
J'ai prisé d'la naphtaline
Les cheveux hagards, l'œil hérissé
Je me suis mise à me fourrer
Des boules entières dans les narines
J'ai prisé d'la naphtaline
Qu'ai-je fait là, Jésus Marie
C'est stupéfiant comme résultat
Au lieu de m'alléger la vie
Je me suis alourdie l'estomac
J'ai dû prendre du charbon Belloc
Ça m'a fait la langue toute noire
Que faire alors pauvre loque,
Essayer d'un autre exutoire ?
Car le pire c'est que j'ai pris le pli
Et c'est tant pis quand le pli est pris
Je me pique à l'eau de Javel
Pour oublier celui que j'aime
Je prends ma seringue
Et j'en bois même
Alors il me pousse des ailes
Je me pique à l'eau de Javel
Gnak gnak gnak gnak
J'ai du chagrin...
C'est toujours ça de pris
Quand on vient au monde
Il ne faut pas vouloir la lune
Ni penser de trouver
Le bonheur rêvé
Vous aimez les blondes
L'occasion vous fait prendre une brune
Dites-vous, c'est très bien
Que c'est le destin
Aujourd'hui l'important
C'est d'prendre du bon temps.
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
Moi ça me suffit
Y'a pas d'petits profits
Grâce à la loterie
On croit être millionnaire
On gagne deux cents francs
Comment qu'c'est qu'on les prend ?
Quand pour une thune aux Uniprix
Vous achetez un beau diamant à votr'chéri
Elle s'écrie :
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
C'est d'la quincaillerie
Mais c'est toujours ça d'pris.
-
Lorsqu'au cinéma
Au théâtre ou bien dans la rue
Un beau gars m'dit tout bas
On se reverra
À son rendez-vous
Les yeux baissés j'arrive émue
Débordante de désir
Et puis de plaisir
J'tends ma bouche de carmin
Il me baise la main.
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
Moi ça me suffit
Y'a pas d'petits profits
J'rengaine mes ardeurs
Et j'pense tout bas : Ma chère
Pour qu'il s'arrête là,
Sûrement qu'y m'connaît pas
D'vant un porto, j'espère chez lui
En fait d'souper qu'il n'aura pas que des biscuits
J'engloutis
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
J'pousse pas de p'tits cris
Mais c'est toujours ça d'pris.
À présent que j'ai fini
D'chanter ma chansonnette
Si cet air peut vous plaire
J'en serais très fière
Mais écoutez-moi
Et ne soyez pas assez bête
Pour laisser fuir ailleurs
Le moindre bonheur
S'il ne dure qu'un moment
Dites-vous gaiement :
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
Moi ça me suffit
Y'a pas d'petits profits
Car je le prétends
Pour être heureux sur terre
Il faut dans la vie
De la philosophie
Quand chaque soir j'arrive ici
Pour un moment
Je n'ai pas ... de mes soucis
Je me dis :
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
C'n'est qu'une heure d'oubli
Mais c'est toujours ça d'pris.
Anne Dujin76
L'ombre des heures
Dans le matin noir le réverbère
est l'étoile qui indiqua jadis
l'entrée de la crèche
Vierge sans enfant, auréolée
des vapeurs de la machine à café
elle est là pour ceux qui lavent
les rues avant le jour
Bergers sans brebis, les mains jointes
autour de la tasse, à l'abri
dans le silence de ses yeux
laissant monter peu à peu
le sourire de l'enfance
Jacques Dutronc77
J 'aime les filles
J'aime les filles de chez Castel
J'aime les filles de chez Régine
J'aime les filles qu'on voit dans "Elle "
J'aime les filles des magazines
J'aime les filles de chez Renault
J'aime les filles de chez Citroën
J'aime les filles des hauts fourneaux
J'aime les filles qui travaillent à la chaîne
Si vous êtes comme ça, téléphonez-moi
Si vous êtes comme ci, téléphonez-mi
J'aime les filles à dot
J'aime les filles à papa
J'aime les filles de Loth
J'aime les filles sans papa
J'aime les filles de Megève
J'aime les filles de Saint-Tropez
J'aime les filles qui font la grève
J'aime les filles qui vont camper
J'aime les filles de la Rochelle
J'aime les filles de Camaret
J'aime les filles intellectuelles
J'aime les filles qui me font marrer
J'aime les filles qui font vieille France
J'aime les filles de cinéma
J'aime les filles de l'Assistance
J'aime les filles dans l'embarras
Si vous êtes comme ça, téléphonez-moi
Si vous êtes comme ci, téléphonez-mi...
Il est cinq heures...
Je
suis le dauphin de la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins de balais
Il est cinq heures
Paris s'éveille
Paris s'éveille
Les travestis vont se raser
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués
Il est cinq heures ...
Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n'est plus qu'une carcasse
Il est cinq heures ...
Les banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night, regagne les cars
Les boulangers font des bâtards
Il est cinq heures ...
ILa tour Eiffel a froid aux pieds
L'Arc de Triomphe est ranimé
Et l'Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée
Il est cinq heures ...
Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C'est l'heure où je vais me coucher
Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n'ai pas sommeil
Les cactus
Le
monde entier est un cactus
Il est impossible de s'asseoir
Dans la vie, il n'y a que des cactus
Moi je me pique de le savoir
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille !, aïe ! aïe ! aïe !
Dans leurs cœurs, il y a des cactus
Dans leurs portefeuille, il y a des cactus
Sous leurs pieds, il y a des cactus
Dans leur gilet, il y a des cactus
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille ! ouille ! ouille !, aïe !
Pour me défendre de leur cactus
A mon tour j'ai pris des cactus
Dans mon lit, j'ai mis des cactus
Dans mon slip, j'ai mis des cactus
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille !, aïe ! aïe ! aïe !
Dans leurs sourires, il y a des cactus
Dans leurs ventres, il y a des cactus
Dans leur bonjour, il y a des cactus
Dans leurs cactus, il y a des cactus
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille !, aïe !
Le monde entier est un cactus
Il est impossible de s'asseoir
Dans la vie, il y a des cactus
Moi je me pique de le savoir
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille ! Ouille !
Paul Eluard78
Pour vivre
Je
fis un feu, l'azur m'ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m'introduire dans la nuit d'hiver,
Un feu pour vivre mieux.
Je lui donnai ce que le jour m'avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.
Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur ;
J'étais comme un bateau coulant dans l'eau fermée,
Comme un mort je n'avais qu'un unique élément.
À peine défigurée
Adieu tristesse
Bonjour tristesse
Tu es inscrite dans les lignes du plafond
Tu es inscrite dans les yeux que j'aime
Tu n'es pas tout à fait la misère
Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent
Par un sourire
Bonjour tristesse
Amour des corps aimables
Puissance de l'amour
Dont l'amabilité surgit
Comme un monstre sans corps
Tête désappointée
Tristesse beau visage.
Belle et ressemblante
Un
visage à la fin du jour
Un berceau dans les feuilles mortes du jour
Un bouquet de pluie nue
Tout soleil caché
Toute source des sources au fond de l'eau
Tout miroir des miroirs brisé
Un visage dans les balances du silence
Un caillou parmi d'autres cailloux
Pour les frondes des dernières lueurs du jour
Un visage semblable à tous les visages oubliés.
Lesquels ?
Pendant qu'il est facile
Et pendant qu'il est gai
Allons nous habiller et nous déshabiller.
Et un sourire
La
nuit n'est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l'affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie la vie à se partager.
Pierre Emmanuel79
Au Nom Secret
Ô
mon amour je tiens parmi les hommes
Ton nom scellé mais ne chante que toi
Comme sous l'herbe une source chatoie
Que sans jamais te nommer je ne nomme
Que toi en tout ce qui tient nom de moi
Rends-moi présent Que je cesse d'attendre
Ce qui m'entoure en attente de moi
Donne à mon œil d'être humble envers mes doigts
Pour que je prenne ici au lieu de tendre
Filet troué le regard au-delà
Que de mes mains je modèle un langage
Souffle pétri qui m'engouffre et m'accroît
Plus s'ouvre un cœur plus il est à l'étroit
Ainsi du monde où lève ton image
Qui le nourrit en l'affamant de toi.
Versant del'âge
Je
suis
L'écho d'une pierre
Pierre ou cœur qui désespère
De toucher le fond du puits
Je suis
Le frisson d'une onde
Onde au long des nerfs du monde
Je n'éveille que ma nuit
Je suis
L'ombre de mes veines
Veines charriant mes peines
Au fil du sang qui me fuit
Je suis
Les gonds d'une porte
Porte donnant sur la morte
Saison où vague l'ennui
Léon-Paul Fargue80
Spleen
Dans un vieux square où l'océan
Du mauvais temps met son néant
Sur un banc triste aux yeux de pluie
C'est d'une blonde
Rosse et gironde
Que je m'ennuie
Dans ce cabaret du Néant
Qu'est notre vie.
Air du poète
Au
pays de Papouasie
j'ai caressé la Pouasie...
La grâce que je vous souhaite
C'est de n'être pas Papouète.
Merdrigal
En
dédicrasse Dans mon coeur en ta présence
Fleurissent des harengs saurs.
Ma santé, c'est ton absence,
et quand tu parais, je sors.
Jean Ferrat81
Un jour un jour
Tout c e que l'homme fut de grand et de sublime
Sa protestation ses chants et ses héros
Au-dessus de ce corps et contre ses bourreaux
A Grenade aujourd'hui surgit devant le crime
Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout à coup l'univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue
*Un jour pourtant, un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme, un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
*Ah je désespérais de mes frères sauvages
Je voyais, je voyais l'avenir à genoux
La Bête triomphante et la pierre sur nous
Et le feu des soldats porte sur nos rivages
Quoi toujours ce serait par atroce marché
Un partage incessant que se font de la terre
Entre eux ces assassins que craignent les panthères
Et dont tremble un poignard quand leur main l'a touché
Quoi toujours ce serait la guerre, la querelle
Des manières de rois et des fronts prosternés
Et l'enfant de la femme inutilement né
Les blés déchiquetés toujours des sauterelles*
*Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d'idoles
Aux cadavres jetés ce manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou
Nuit et brouillard
Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent
Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu'une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été
La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d'arrêts et de départs
Qui n'en finissent pas de distiller l'espoir
Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou
D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux
Ils n'arrivaient pas tous à la fin du voyage
Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux
Ils essaient d'oublier, étonnés qu'à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues
Les Allemands guettaient du haut des miradors
La lune se taisait comme vous vous taisiez
En regardant au loin, en regardant dehors
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers
On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours
Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire
Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare
Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter ?
L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été
Je twisterais les mots s'il fallait les twister
Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez
Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent.
Léo Ferré82
La mémoire et la mer
La
marée, je l'ai dans le cœur qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur, de mon enfant et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment on l'arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament des années lumières et j'en laisse
Je suis le fantôme jersey, celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baiser et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts de sable de la terre
Rappelle-toi ce chien de mer que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là, avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps-là, le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas et des sprints gagnés sur l'écume
Cette bave des chevaux ras, au raz des rocs qui se consument
Ô l'ange des plaisirs perdus, ô rumeurs d'une autre habitude
Mes désirs, dès lors, ne sont plus
Qu'un chagrin de ma solitude
Et le diable des soirs conquis avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis dans le milieu mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords, reviens violon des violonades
Dans le port fanfarent les cors, pour le retour des camarades
Ô parfum rare des salants, dans le poivre feu des gerçures
Quand j'allais, géométrisant, mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul, poissé dans des draps d'aube fine
Je voyais un vitrail de plus
Et toi fille verte, mon spleen
Les coquillages figurant sous les sunlights, cassés, liquides
Jouent de la castagnette tant qu'on dirait l'Espagne livide
Dieux de granit, ayez pitié de leur vocation de parure
Quand le couteau vient s'immiscer dans leur castagnette figure
Et je voyais ce qu'on pressent quand on pressent l'entrevoyure
Entre les persiennes du sang et que les globules figurent
Une mathématique bleue, dans cette mer jamais étale
D'où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles
Cette rumeur qui vient de là, sous l'arc copain où je m'aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla, ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps comme un mendiant sous l'anathème
Comme l'ombre qui perd son temps à dessiner mon théorème
Et sous mon maquillage roux s'en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout, dans la rue, aux musiques mortes
C'est fini, la mer, c'est fini, sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d'infini
Quand la mer bergère m'appelle
Maurice Fombeure83
La marmite
Sur
le feu jaune et bleu
Chante la grosse marmite
La marmite au pot-au-feu.
La marmite au pot-au-feu
De temps en temps souffle un peu
De sa vapeur : "teuf, teuf, teuf "
Comme une locomotive
Et quand il l'entend - mon Dieu !
Le chat qui dort dans la cendre
Entr'ouvre à demi les yeux.
Le feu lèche la marmite
Sans bruit et la soupe cuit.
Et l'horloge va moins vite :
Elle écoute la marmite,
La marmite au pot-au-feu.
Animaux nuisibles sont
J'en demande pardon à mes pésans ancêtres :
J'aime la taupe étrusque et les chouettes aussi
Le loir et le blaireau, et la chauve-souris
Qui vient tournevirer le soir à nos fenêtres,
La couleuvre enroulée comme les nuits les jours
Les galops des souris dans les greniers nocturnes
Les crapauds exaltés par les saisons d'amours
Les grenouilles gonflées d'angoisses taciturnes
Pédâches et tarets. Les nuisibles enfin
Tout ce qui grouille et mord aux surfaces des terres
La salamandre bleue, les rats, les aigrefins...
Il faut me pardonner ce cœur involontaire.
Il admet ceux qui tuent, tolère ce qui mange
Car tous ceux-là, ces noirs mal-créés que tu dis
Ne seront réveillés par la trompe des anges
Puisque les animaux n'ont point de paradis.
Brigitte Fontaine84
Comme à la radio (avec Areski Belkacem)
ce
sera tout-à-fait comme à la radio
ce ne sera rien que de la musique
ce ne sera rien rien que des mots des mots des mots
comme à la radio
ça ne dérangera pas ça n'empêchera pas de jouer aux cartes
ça n'empêchera pas de dormir sur l'autoroute
ça n'empêchera pas de parler d'argent
n'ayez pas peur ce sera tout-à-fait comme à la radio
ça ne sera rien juste pour faire du bruit
le silence est atroce quelque chose est atroce aussi
entre les deux c'est la radio tout juste un peu de bruit
pour combler le silence tout juste un peu de bruit
et rien de plus tout juste un peu de bruit
n'ayez pas peur ce sera tout-à-fait comme à la radio
à cette minute, des milliers de chats se feront écraser sur les routes ; à cette minute, un médecin alcoolique jurera au dessus du corps d'une jeune fille et il dira : « elle ne va pas me claquer entre les doigts, la garce, à cette minute, cinq vieilles dans un jardin public entameront la question de savoir s'il est moins vingt ou moins cinq ; à cette minute, des milliers et des milliers de gens penseront que la vie est horrible et ils pleureront ; à cette minute, deux policiers entreront dans une ambulance et ils jetteront dans la rivière un jeune homme blessé à la tête à cette minute, un Espagnol sera bien content d'avoir trouvé du travail.
il fait froid dans le monde ça commence à se savoir
et il y a des incendies qui s'allument dans certains endroits
parce qu'il fait trop froid
traducteurs, traduisez mais n'ayez pas peur
on sait ce que c'est que la radio il ne peut rien s'y passer
rien ne peut avoir d'importance ce n'est rien ce n'était rien
juste pour faire du bruit juste de la musique
juste des mots des mots des mots des mots
tout juste un peu de bruit comme à la radio
C'est normal
La
la la...
Areski ! -Qu'est-ce qu'il y a ?
T'as pas entendu un truc bizarre ? -Si. - Qu'est ce que c'est ?
C'est le gaz. C'est le gaz dans l'appartement en dessous. Des fois y'a
des fuites alors ça s'accumule. Puis s'il y a une étincelle ça explose.
C'est normal. -- Ah !
Et qui dit explosion dit détonation. D'où le bruit que tu as entendu
tout à l'heure, voilà. -Ah la la la
Dis-donc. -- Quoi ? -- Tu sens pas le brûlé ?
Ah oui c'est normal je t'ai expliqué il y a eu une explosion. -Oui. --
Et l'agitation moléculaire due à cette explosion. -- La... quoi ? --
L'agitation moléculaire -- Ah oui -Provoque une élévation thermique
suffisante pour enflammer les matières environnantes.
Oui oui -- C'est ce qu'on appelle'la combustion. C'est normal !
Tu comprends ? -- Oui oui -- La la la -- Mais alors...mais...- La la
la... Qu'est ce que tu voulais ? La la la
Je voulais savoir... Tout l'immeuble il est en train de brûler, c'est
bien ça ?
Mais oui, écoute. Les matières qui ont servi à la construction de cet
immeuble sont très fragiles. Parce qu'il n'y a que des ouvriers, des
étrangers et quelques improductifs. Tu comprends ? -- Oui
Alors le feu s'empare très facilement des matières. Ça se propage. Nous
sommes donc en présence d'un incendie. -- ah un incendie ! D'accord
La la la... - Dis donc -- Qu'est ce que tu veux encore ?
Tu ne sens pas comme si on commençait à tomber, là un peu ?
Écoute je vais t'expliquer c'est très simple. Tu te souviens de la
combustion ? -- Quoi ?
La destruction de l'immeuble par les flammes. Ça veut dire qu'en dessous
les murs et les étages ont disparu et que nous ne sommes plus soutenus
par rien. Or une chose qui n'est plus soutenue par rien tombe. C'est ce
qu'on appelle la pesanteur, c'est normal.
Ah -- C'est l'attraction terrestre. -- D'accord. La la la...
Areski, excuse-moi -- Oui, quoi ?
Je pense à un truc, on ne va pas mourir dans une minute ?
Brigitte, tu es fatigante -- Pardon
Nous sommes donc en train de tomber. Or tout corps tombe à une vitesse
définie et en arrivant au sol il subit une décélération violente qui
amène la rupture de ses différentes composantes. Par exemple les membres
se séparent du tronc.
Oui -- Le cerveau jaillit hors de la boîte crânienne, etc. dans ces
conditions de déconnexion il est évident que le phénomène de la vie ne
peut pas se maintenir, c'est normal tu comprends ?
Aaaah !
Paul Fort85
Comme hier
Hé
! donne moi ta bouche, hé ! ma jolie fraise !
L'aube à mis des frais's plein notr'horizon
Garde tes dindons, moi mes porc, Thérèse
Ne r'pouss'pas du pied mes petits cochons.
Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !
Si tu n'm'aimes point, c'est moi qui t'aim'rons
L'un tient le couteau, l'autre la cuiller :
La vie c'est toujours les mêmes chansons.
Pour sauter le gros sourceau d'pierre en pierre,
Comme tous les jours mes bras t'enlèv'ront
Nos dindes, nos truies nous suivront légères
Ne r'pousse pas du pied mes petits cochons.
Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !
Si tu n'm'aimes point, c'est moi qui t'aim'rons
La vie c'est toujours amour et misère
La vie c'est toujours les mêmes chansons.
J'ai tant de respect pour ton cœur Thérèse,
Et pour tes dindons. Quand nous nous aimons
Quand nous nous fâchons, hé ! ma jolie fraise
Ne r'pousse pas du pied mes petits cochons.
Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !
Si tu n'm'aimes point, c'est moi qui t'aim'rons
L'un tient le couteau, l'autre la cuiller :
La vie c'est toujours les mêmes chansons.
Georges Fourest86
Le Cid
Le
palais de Gormaz, comte et gobernador,
est en deuil : pour jamais dort couché sous la pierre
l'hidalgo dont le sang a rougi la rapière
de Rodrigue appelé le Cid Campeador.
Le soir tombe. Invoquant les deux saints Paul et Pierre
Chimène, en voiles noirs, s'accoude au mirador
Et ses yeux dont les pleurs ont brûlé la paupière
Regardent, sans rien voir, mourir le soleil d'or...
Mais un éclair, soudain, fulgure en sa prunelle :
sur la plaza Rodrigue est debout devant elle !
Impassible et hautain, drapé dans sa capa,
le héros meurtrier à pas lent se promène :
« Dieu ! » soupire à part soi la plaintive Chimène,
« qu'il est joli garçon l'assassin de Papa ! »
Marie de France87
du lai de Guiguemar
Celui qui traite un beau sujet est fort affligé si son œuvre n'est pas
bien réussie. Écoutez, seigneurs, ce que dit Marie qui ne néglige pas de
faire profiter son époque de ses talents.
Les gens doivent toujours louer celui dont on ne dit que du bien.
Mais quand il y a dans un pays un homme ou une femme de grand talent,
souvent ceux qui envient leurs qualités disent du mal de lui.
Ils veulent rabaisser son mérite.
Pour cela, ils jouent le rôle du chien méchant, lâche et fourbe qui mord
les gens par traîtrise.
Si les envieux ou les médisants veulent me critiquer, je ne me déroberai
pas à ma tâche pour autant.
Ils ont le droit de dire du mal d'autrui.
Les contes que je sais véridiques et dont les Bretons ont fait des lais,
je vous les conterai avec concision.
Pour en finir avec cette introduction,
Ni en Lorraine ni en Bourgogne, ni en Anjou ni en Gascogne, on ne
pouvait trouver en ce temps-là un chevalier aussi parfait qui fût son
égal.
Nature commit toutefois une faute en le formant :
elle le rendit indifférent à tout amour.
Franc-Nohain88
La vierge aux bougies
Bonne Madame du Quinze Août,
Voici des bougies d'un sou, Et de deux sous,
(La dépense n'est rien, l'intention fait tout,)
Et de trois, et de quatre sous :
Entendez-nous, exaucez-nous,
Bonne Madame du Quinze Août !
Et les dévots et les dévotes ont demandé
Des tas de choses,
Et la richesse, et la santé, Un bébé rose :
Nous avons tous à demander
Tant de choses, oh ! tant de choses...
Et puis voici partis et les dévots et les dévotes,
--- Des cantiques au loin meurt la dernière note, ---
Avec les bougies qui clignotent
La Bonne Vierge est restée seule dans sa grotte.
Alors, à demi-voix : --- Vite, dit-elle,
Éteignons toutes ces chandelles !
Devant ces braves gens, je n'ai pas voulu, Bien entendu,
Pour ne pas leur faire de peine ;
Mais maintenant il ne faut plus
Qu'ici viennent brûler leurs ailes
Les papillons hurluberlus Et les innocentes phalènes :
D'ailleurs, cette lumière crue Finit par fatiguer la vue ;
Allons, vite, soufflons dessus, Et que l'ombre calme revienne... ---
Et maintenant dans l'ombre calme,
--- Les grands arbres lentement balancent leur palme
Plus de bougies dont s'indispose ou se courrouce
La bonne Madame Marie ;
Plus rien que deux petites flammes Si pures, si douces :
Ce sont les yeux de mon amie
Qui se reflètent dans la source.
Claude François89
Comme d'habitude90
Je
me lève et je te bouscule
Tu n'te réveilles pas
Comme d'habitude
Sur toi je remonte le drap
J'ai peur que tu aies froid
Comme d'habitude
Ma main caresse tes cheveux
Presque malgré moi
Comme d'habitude
Mais toi tu me tournes le dos
Comme d'habitude
Et puis je m'habille très vite
Je sors de la chambre
Comme d'habitude
Tout seul je bois mon café
Je suis en retard
Comme d'habitude
Sans bruit je quitte la maison
Tout est gris dehors
Comme d'habitude
J'ai froid, je relève mon col
Comme d'habitude
Comme d'habitude, toute la journée
Je vais jouer à faire semblant
Comme d'habitude je vais sourire
Comme d'habitude je vais même rire
Comme d'habitude, enfin je vais vivre
Comme d'habitude
Et puis le jour s'en ira
Moi je reviendrai
Comme d'habitude
Toi, tu seras sortie
Pas encore rentrée
Comme d'habitude
Tout seul j'irai me coucher
Dans ce grand lit froid
Comme d'habitude
Mes larmes, je les cacherai
Comme d'habitude
Comme d'habitude, même la nuit
Je vais jouer à faire semblant
Comme d'habitude tu rentreras
Comme d'habitude je t'attendrai
Comme d'habitude tu me souriras
Comme d'habitude
Comme d'habitude tu te déshabilleras
Comme d'habitude tu te coucheras
Comme d'habitude on s'embrassera
Comme d'habitude
Comme d'habitude on fera semblant
Comme d'habitude on fera l'amour
Comme d'habitude on fera semblant
Les marionnettes91
Moi je construis des marionnettes
Avec de la ficelle et du papier
Elles sont jolies les mignonnettes
Je vais, je vais vous les présenter
L'une d'entre elles est la plus belle
Elle sait bien dire papa maman
Quant à son frère il peut prédire
Pour demain la pluie ou bien le beau temps
Moi je construis des marionnettes
Avec de la ficelle et du papier
Elles sont jolies les mignonnettes
Je vais, je vais vous les présenter
Chez nous à chaque instant c'est jour de fête
Grâce au petit clown qui nous fait rire
Même Alexa cette pauvrette
Oublie, oublie, qu'elle a toujours pleuré
Moi je construis des marionnettes
Avec de la ficelle et du papier
Elles sont jolies les mignonnettes
Elles vous diront, elles vous diront
Que je suis leur ami, que je suis leur ami
Que je suis leur ami, leur ami ......
André Frédérique92
Le crocodile
Le
crocodile du notaire faisait
peur aux enfants qu'il
guettait au fond de la maison
dans sa niche il attendait
en comptant les minutes
la sortie du saute-ruisseau
aussi dut-on le tuer
avec du sublimé jusqu'à
ce qu'il fût de moins en
moins crocodile
d'abord
codicille puis
cédille à
sa mort il ne restait de lui qu'un
cil
André Frénaud93
A valoir
C'est une bonne base.
C'est un très bon fondement.
C'est en acompte sur le bonheur.
C'est à valoir sur l'amour.
C'est à valoir, toujours à valoir.
C'est pour en avoir encore plus.
C'est pour avaler, c'est pour la dent creuse.
C'est pour avaliser notre bon vouloir
ou c'est pour l'amuser en attendant.
Parce que nous sommes pauvres,
mais parce que demain nous serons très comblés.
Je le crois bien. Cela brille presque.
C'est pour être à notre aise.
C'est pour nous dégarnir du trop peu.
C'est pour devenir à la hauteur.
Peut-être, c'est pour nous porter chance.
Parce que les corps sont froids.
Parce que les cœurs sont friands.
Parce que les rats sans façon
se glissent hors de nos bouteilles.
Parce que les ramages de la vertu
à la fin s'emberlificotent.
Parce que tout cela donne envie de plaisanter
parce que nous prenons les choses au tragique.
C'est toujours cela de pris.
Cela pourrait être pire.
C'est à défaut de mieux.
C'est extrêmement bien de la sorte.
Cela ne pourrait pas être autrement.
Cela pourrait l'être. Cela sera peut-être.
Mais qu'est-ce que l'on sait ? Qu'est-ce que c'est ?
Qu'est-ce que C'EST ?
Serge Gainsbourg
La javanaise
J'avoue j'en ai bavé pas vous mon amour
Avant d'avoir eu vent de vous mon amour
Ne vous déplaise
En dansant la Javanaise
Nous nous aimions
Le temps d'une chanson
À votre avis qu'avons-nous vu de l'amour ?
De vous à moi vous m'avez eu mon amour
Ne vous déplaise
En dansant la Javanaise
Nous nous aimions
Le temps d'une chanson
Hélas avril en vain me voue à l'amour
J'avais envie de voir en vous cet amour
Ne vous déplaise
En dansant la Javanaise
Nous nous aimions
Le temps d'une chanson
La vie ne vaut d'être vécue sans amour
Mais c'est vous qui l'avez voulu mon amour
Ne vous déplaise
En dansant la Javanaise
Nous nous aimions
Le temps d'une chanson.
Sous le soleil exactement
Un
point précis sous le tropique
Du Capricorne ou du Cancer
Depuis, j'ai oublié lequel
Sous le soleil exactement
Pas à côté, pas n'importe où
Sous le soleil, sous le soleil
Exactement, juste en dessous.
Dans quel pays, dans quel district ?
C'était tout au bord de la mer
Depuis, j'ai oublié laquelle
Était-ce le Nouveau-Mexique
Vers le Cap Horn
Vers le Cap Vert
Était-ce sur un archipel ?
C'est sûrement un rêve érotique
Que je me fais les yeux ouverts
Et pourtant si c'était réel ?
Les sucettes
Annie aime les sucettes,
Les sucettes à l'anis.
Les sucettes à l'anis
D'Annie
Donnent à ses baisers Un goût ani-
Sé. Lorsque le sucre d'orge
Parfumé à l'anis
Coule dans la gorge d'Annie,
Elle est au paradis.
Pour quelques pennies, Annie
A ses sucettes à l'anis.
Elles ont la couleur de ses grands yeux,
La couleur des jours heureux.
Annie aime les sucettes,
Les sucettes à l'anis.
Les sucettes à l'anis
D'Annie
Donnent à ses baisers
Un goût ani-
Sé. Lorsqu'elle n'a sur la langue
Que le petit bâton,
Elle prend ses jambes à son corps
Et retourne au drugstore.
Pour quelques pennies, Annie
A ses sucettes à l'anis.
Elles ont la couleur de ses grands yeux,
La couleur des jours heureux.
Lorsque le sucre d'orge
Parfumé à l'anis
Coule dans la gorge d'Annie,
Elle est au paradis.
Harley Davidson
-
J*e n'ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n'reconnais plus personne
En Harley Davidson
J'appuie sur le starter
Et voici que je quitte la terre
J'irai peut-être au Paradis
Mais dans un train d'enfer
Et si je meurs demain
C'est que tel était mon destin
Je tiens bien moins à la vie
Qu'à mon terrible engin
Quand je sens en chemin
Les trépidations de ma machine
Il me monte des désirs
Dans le creux de mes reins
Je vais à plus de cent
Et je me sens à feu et à sang
Que m'importe de mourir
Les cheveux dans le vent
Comic strip
- *
Viens petite fille dans mon comic strip
Viens faire des bull's, viens faire des WIP !
Des CLIP ! CRAP ! des BANG ! des VLOP ! et
des ZIP !
SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !
J'distribue les swings et les uppercuts
Ça fait VLAM ! ça fait SPLATCH ! et ça
fait CHTUCK !
Ou bien BOMP ! ou HUMPF ! parfois même PFFF !
Viens avec moi par dessus les buildings
Ça fait WHIN ! quand on s'envole et puis KLING !
Après quoi je fais TILT ! et ça fait BOING ! SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ
!
N'aie pas peur bébé agrippe-toi CHRACK !
Je suis là CRASH ! pour te protéger TCHLACK !
Ferme les yeux CRACK ! embrasse-moi SMACK !
SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !
SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZZZZ !
Les dessous chics
Les
dessous chics, c'est de ne rien dévoiler du tout
Se dire que lorsqu'on est a bout c'est tabou
Les dessous chics c'est une jarretelle qui claque
Dans la tête comme une paire de claques.
Les dessous chics ce sont des contrats résiliés
Qui comme des bas résilles ont filé
Les dessous chics c'est la pudeur des sentiments
Maquillés outrageusement rouge sang
Les dessous chics c'est de se garder au fond de soi
Fragile comme un bas de soie
Les dessous chics c'est des dentelles et des rubans
D'amertume sur un paravent désolant
Les dessous chics ce serait comme un talon-aiguille
Qui transpercerait le cœur des filles.
Théophile Gautier94
Carmen
Carmen est maigre - un trait de bistre
Cerne son oeil de gitana ;
Ses cheveux sont d'un noir sinistre ;
Sa peau, le diable la tanna.
Les femmes disent qu'elle est laide,
Mais tous les hommes en sont fous ;
Et l'archevêque de Tolède
Chante la messe à ses genoux ;
Car sur sa nuque d'ambre fauve
Se tord un énorme chignon
Qui, dénoué, fait dans l'alcôve
Une mante à son corps mignon,
Et, parmi sa pâleur, éclate
Une bouche aux rires vainqueurs,
Piment rouge, fleur écarlate,
Qui prend sa pourpre au sang des coeurs.
Ainsi faite, la moricaude
Bat les plus altières beautés,
Et de ses yeux la lueur chaude
Rend la flamme aux satiétés.
Elle a dans sa laideur piquante
Un grain de sel de cette mer
D'où jaillit nue et provocante,
L'âcre Vénus du gouffre amer.
Le sphinx
Dans le Jardin Royal ou l'on voit les statues,
Une Chimère antique entre toutes me plait ;
Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
Dont le marbre veiné semble gonflé de lait ;
Son visage de femme est le plus beau du monde ;
Son col est si charnu que vous l'embrasseriez ;
Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,
On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.
Les jeunes nourrissons qui passent devant elle,
Tendent leurs petits bras et veulent avec cris
Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle ;
Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris.
C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères :
La face en est charmante et le revers bien laid.
Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères
N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.
Jean Genet95
Marche funèbre
Mon
chant n'est pas truqué si j'hésite souvent
C'est que je cherche loin sous mes terres profondes
Et j'amène toujours avec les mêmes sondes
Les morceaux d'un trésor enseveli vivant
Dès les débuts du monde.
Si vous pouviez me voir sur ma table penché
Le visage défait par ma littérature
Vous sauriez que m'écœure aussi cette aventure
Effrayante d'oser découvrir l'or caché
Sous tant de pourriture.
Roger Gilbert-Lecomte96
La Bonne Vie
Je
suis né comme un vieux
Je suis né comme un porc
Je suis né comme un dieu
Je suis né comme un mort
Ou ne valant pas mieux
J'ai joui comme un porc
J'ai joui comme un vieux
J'ai joui comme un mort
J'ai joui comme un dieu
Sans trouver cela mieux
J'ai souffert comme un porc
J'ai souffert comme un vieux
J'ai souffert comme un mort
J'ai souffert comme un dieu
Et je n'en suis pas mieux
Je mourrai comme un vieux
Je mourrai comme un porc
Je mourrai comme un dieu
Je mourrai comme un mort
Et ce sera tant mieux
Jean-Jacques Goldman97
Les restos du cœur
Moi, je file un rancard
A ceux qui n'ont plus rien
Sans idéologie, discours ou baratin
On vous promettra pas
Les toujours du grand soir
Mais juste pour l'hiver
A manger et à boire
A tous les recalés de l'âge et du chômage
Les privés du gâteau, les exclus du partage
Si nous pensons à vous, c'est en fait égoïste
Demain, nos noms, peut-être grossiront la liste
Aujourd'hui, on n'a plus le droit
Ni d'avoir faim, ni d'avoir froid
Dépassé le chacun pour soi
Quand je pense à toi, je pense à moi
Je te promets pas le grand soir
Mais juste à manger et à boire
Un peu de pain et de chaleur
Dans les restos, les restos du cœur
Aujourd'hui, on n'a plus le droit
Ni d'avoir faim, ni d'avoir froid
Autrefois on gardait toujours une place à table
Une chaise, une soupe, un coin dans l'étable
Aujourd'hui nos paupières et nos portes sont closes
Les autres sont toujours, toujours en overdose
J'ai pas mauvaise conscience
Ça m'empêche pas d'dormir
Mais pour tout dire, ça gâche un peu le goût d'mes plaisirs
C'est pas vraiment ma faute si y'en a qui ont faim
Mais ça le deviendrait, si on n'y change rien
J'ai pas de solution pour te changer la vie
Mais si je peux t'aider quelques heures, allons-y
Y a bien d'autres misères, trop pour un inventaire
Mais ça se passe ici, ici et aujourd'hui.
Je te donne
- *
Je te donne mes notes, je te donne mes mots
Quand ta voix les emporte a ton propre tempo
Une épaule fragile et solide a la fois
Ce que j'imagine et ce que je crois. *
*Je te donne toutes mes différences,
Tous ces défauts qui sont autant de chance
On sera jamais des standards des gens bien comme il faut
Je te donne ce que j'ai ce que je vaux
Je te donne nos doutes et notre indicible espoir
Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire
Nos filles sont brunes et l'on parle un peu fort
Et l'humour et l'amour sont nos trésors
Je te donne toutes mes différences,
Tous ces défauts qui sont autant de chance
On sera jamais des standards des gens bien comme il faut
Je te donne ce que j'ai ce que je vaux
Je te donne, donne, donne ce que je suis
Je te donne mes notes, je te donne ma voix
Ce que j'imagine et ce que je crois
Les raisons qui me portent et ce stupide espoir
Une épaule fragile et forte a la fois
Je te donne, je te donne
Tout ce que je vaux, ce que je suis, mes dons, mes défauts,
Mes plus belles chances, mes différences
- *
Chantal Goya98
Bécassine c'est ma cousine99
Elle est née un beau matin dans un berceau de bois
Son père et sa mère, étonnés, n′en revenaient pas
De voir cette enfant bien rose et dodue à la fois
Avec un nez qu'on ne voyait pas
Aussitôt tout le village se préparait déjà
Pour venir fêter ce beau baptême, oui mais voilà
Il fallait trouver un surnom, elle n′en avait pas
Mais son papa qui se trouvait là
A dit "puisqu'elle ira en classe "
Ici à Clocher-les-Bécasses
Moi j'ai trouvé comment il faudra l′appeler
Bécassine, c′est ma cousine
Bécassine, on est voisine
Quand je m'en vais voir ma grand-mère
Qui habite au bord de la mer
Je retrouve ma Bécassine
Qui m′emmène au bout de la terre
Bécassine, c'est ma cousine
Bécassine, et la cousine
Marie qui louche, m′amuse beaucoup
Ensemble on fait les quatre cents coups
Bécassine, tu nous rends fous
Un soir Bécassine est partie pour le pensionnat
Aider les enfants pour les vacances à Étretat
Je m'ennuyais d′elle, on s'écrivait, oui mais voilà
Ce n'était plus du tout comme autrefois
Quand je partais avec elle à la ville dans son automobile
Dans son avion faire des loopings au-dessus des îles
Un lapin100
- *
Dans la forêt de l'automne
Ce matin est arrivée
Une chose que personne
N'aurait pu imaginer
Au bois de Morte Fontaine
Où vont à morte saison
Tous les chasseurs de la plaine
C'est une révolution, car *
Ref :* Ce matin un lapin
A tué un chasseur
C'était un lapin qui
Avait un fusil *
Ils crièrent à l'injustice
Ils crièrent à l'assassin
Comme si c'était justice
Quand ils tuaient le lapin
Et puis devant la mitraille
Venue de tous les fourrés
Abandonnant la bataille
Les chasseurs se sont sauvés, car
Ref*
Bien sûr ce n'est qu'une histoire
Inventée pour la chanson
Mais chantons-leur cette histoire
Quand les chasseurs reviendront
Et s'ils se mettent en colère
Appuyés sur leurs fusils
Tout ce que nous pouvons faire
C'est de s'en moquer ainsi :
Ref
Juliette Greco101
Déshabillez-moi102
Déshabillez-moi
Oui, mais pas tout de suite
Pas trop vite
Sachez me convoiter
Me désirer
Me captiver
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Mais ne soyez pas comme
Tous les hommes
Trop pressés.
Et d'abord, le regard
Tout le temps du prélude
Ne doit pas être rude, ni hagard
Dévorez-moi des yeux
Mais avec retenue
Pour que je m'habitue, peu à peu ...
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Oui, mais pas tout de suite
Pas trop vite
Sachez m'hypnotiser
M'envelopper
Me capturer
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Avec délicatesse
En souplesse
Et doigté
Choisissez bien les mots
Dirigez bien vos gestes
Ni trop lents, ni trop lestes
Sur ma peau
Voilà, ça y est, je suis
Frémissante et offerte
De votre main experte, allez-y ...
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Maintenant tout de suite,
Allez vite
Sachez me posséder
Me consommer
Me consumer
Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Conduisez-vous en homme
Soyez l'homme ...
Agissez !
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Et vous ...
Déshabillez-vous !
Parlez-moi d'amour103
Parlez-moi d'amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n'est pas las de l'entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime
Vous savez bien
Que dans le fond je n'en crois rien
Mais cependant je veux encore
Écouter ce mot que j'adore
Votre voix aux sons caressants
Qui le murmure en frémissant
Me berce de sa belle histoire
Et malgré moi je veux y croire *
*Parlez-moi d'amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n'est pas las de l'entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime
Il est si doux Mon cher trésor, d'être un peu fou
La vie est parfois trop amère
Si l'on ne croit pas aux chimères
Le chagrin est vite apaisé
Et se console d'un baiser
Du cœur on guérit la blessure
Par un serment qui le rassure
Fernand Gregh104
D'un soir
Je
me sens dans le cœur d'une Chose inconnue...
Je suis heureux. J'ignore où je serai demain.
Je suis heureux. Je suis comme un brin d'herbe humain
Qui frémit dans le fond des bois, loin de la route,
Et qui, serré parmi d'autres brins d'herbe, écoute
Le vent mystérieux couler sur lui sans fin :
Et c'est très doux, et très profond, et très divin.
Qui que tu sois, ô toi que le monde recèle,
Force étrange qui meus la vie universelle,
Dieu de jadis, Dieu juste et tendre infiniment,
Ou Nature cruelle, et distraite un moment,
Rien ne peut faire, ô Force invisible du monde,
Que tu ne me sois bonne au moins cette seconde,
Et pour ce seul instant, Dieu, Nature, Infinis,
Bons ou mauvais, je vous rends grâce et vous bénis !
Guillaume IX duc d'Aquitaine105
Ferai un vers de pur néant...
Ferai un vers de pur néant
Non point sur moi ni d'autres gens
Non plus d'amour ni de serment
Ni dits féaux
Je l'ai composé en dormant
Sur un chevau.
Sous quelle étoile suis-je né :
Je ne suis gai ni attristé
Ni revêche ni familier
Je n'en puis au
Une fée de nuit m'a doué
Sur un puy haut.
Ne sais si je suis endormi
Ou si je veille et où je suis
Peu s'en faut mon coeur soit parti :
Dolent étau
Ne le prise plus que souris
Par Saint-Marceau
Malade suis et crois mourir
Mais ne puis que le pressentir
Un médecin j'irai quérir
Par monts et vaux
Bon certes s'il me peut guérir
Mauvais s'il fault
J'ai une amie qui je ne sais
Car ne la vis ma foi jamais
D'elle je n'eus bien ni méfait
Il ne m'en chaut
Oncques n'eus normand ou français
Dans mon ostau106.
Jamais je ne la vis, l'aime fort,
Jamais ne m'a fait ni droit ni tort,
Quand ne la vois, bien m'en déport
Ne vaut moineau
Je sais minois bien plus accor
Et qui mieux vaut.
Mon vers est fait de tout ceci
Je vais le donner à celui
Qui le transmettra par autrui
Là vers l'Anjou
et m'enverra de son étui
La Contraclau107
Guillevic108
Morbihan
Ce
qui fut fait à ceux des miens,
Qui fut exigé de leurs mains,
Du dos cassé, des reins vrillés,
Vieille à trente ans, morte à vingt ans,
Quand le regard avait pour âge
L'âge qu'on a pour vivre clair,
Ce qui fut fait à ceux des miens,
Pas de terre assez pour manger,
Pas de temps assez pour chanter
Et c'est la terre ou c'est la mer,
Le travail qui n'est pas pour soi,
La maison qui n'est pas pour toi,
Quatorze pour les rassembler,
L'armistice pour les pleurer,
L'alcool vendu pour les calmer,
Un peu d'amour pour commencer,
Quelques années pour s'étonner,
Quelques années pour supporter,
Je ne peux pas le pardonner.
De l'ordre du toucher
Prenons les champs
Dans la lumière,
Plutôt dans celle du couchant.
Prenons acte de l'horizon,
Faisons-le moins cruel
Qu'il n'est le plus souvent.
Cela dépend aussi
De ce qu'on retiendra
Pour le ciel comme teinte :
Un gris pastel un peu rosé
Avec des veines plus foncées,
D'autres d'or ou de cuivre.
Angle aigu
À
défaut d'être cercle
On pourrait se faire angle
Et, sinon vivre au calme.
Attaquer l'entourage,
Se reposer ensuite
En rêvant de fermer
L'autre côté toujours
Ouvert sur l'étranger.
Arbre l'hiver
L'arbre, ici, maintenant, debout,
Rien que du bois,
Comme un oiseau figé debout
La tête en bas.
L'arbre vécu
Comme du bois
Et comme oiseau
Ne bougeant pas.
Chanson IV
Apporte au crépuscule
Quelques herbes d'ici.
Quand le soleil bascule
Dis-lui, dis-lui merci.
Tends-lui la renoncule
Et le brin de persil.
Les choses minuscules
Il les connaît aussi.
Johnny Hallyday109
Allumer le feu110
Tourner le temps à l'orage
Revenir à l'état sauvage
Forcer les portes, les barrages
Sortir le loup de sa cage
Sentir le vent qui se déchaîne
Battre le sang dans nos veines
Monter le son des guitares
Et le bruit des motos qui démarrent
Il suffira d'une étincelle,
D'un rien, d'un geste
Il suffira d'une étincelle,
D'un mot d'amour
Pour ...
Allumer le feu
Allumer le feu
Et faire danser les diables et les dieux
Allumer le feu
Allumer le feu
Et voir grandir la flamme dans vos yeux
Allumer le feu
Laisser derrière toutes nos peines
Nos haches de guerre, nos problèmes
Se libérer de nos chaînes
Lâcher le lion dans l'arène
Je veux la foudre et l'éclair
L'odeur de poudre, le tonnerre
Je veux la fête et les rires
Je veux la foule en délire
Il suffira d'une étincelle
D'un rien, d'un contact
Il suffira d'une étincelle
D'un peu de jour
Pour ...
Allumer le feu
Elle est terrible111
Hé,
regarde un peu, celle qui vient
C'est la plus belle de tout l'quartier
Et mon plus grand désir c'est d'lui parler
Elle aguiche mes amis, même les plus petits
Pourtant pour elle j'ai pas l'impression d'exister
Mais tout ceci ne m'empêche pas de penser :
"Cette fille-là, mon vieux
Elle est terrible ! "
Hé, regarde un peu, cette voiture
On la dirait vraiment faite pour moi
Et il doit faire bon rouler avec ça
Hélas lorsque je pense, au prix de l'essence
Je perds subitement l'envie de m'la payer
Mais tout ceci ne m'empêche pas de penser :
"Cette voiture-là, mon vieux
Elle est terrible ! "
Attends un peu ah que je travaille
Quand je pourrai me la payer comptant
J'inviterai la belle fille à monter dedans
La capote baissée sans trop nous presser
Nous descendrons les Champs-Elysées
Et les copains nous voyant passer diront médusés :
"Y a pas à dire, ce gars-là
Il est terrible ! "
C'est beau de rouler, en rêvant
Voilà que j'arrête ma vieille citron
Et j'ai bonne mine devant la belle maison
De celle que j'aime, les poches à plat
Pourtant si elle m'embrassais rien qu'une fois
Je dirais certainement en parlant de moi :
"Y a pas à dire, ce gars-là
Il est terrible ! "
Quelque chose de Tennessee112
On
a tous -
Quelque chose en nous de Tennessee Cette volonté de prolonger la nuit
Ce désir fou de vivre une autre vie
Ce rêve en nous avec ses mots à lui
Quelque chose de Tennessee
Cette force qui nous pousse vers l'infini
Y a peu d'amour avec tell'ment d'envie
Si peu d'amour avec tell'ment de bruit
Quelque chose en nous de Tennessee
Ainsi vivait Tennessee
Le cœur en fièvre et le corps démoli
Avec cette formidable envie de vie
Ce rêve en nous c'était son cri à lui
Quelque chose de Tennessee
Comme une étoile qui s'éteint dans la nuit
A l'heure où d'autres s'aiment à la folie
Sans un éclat de voix et sans un bruit
Sans un seul amour, sans un seul ami
Ainsi disparut Tennessee
A certaines heures de la nuit
Quand le cœur de la ville s'est endormi
Il flotte un sentiment comme une envie
Ce rêve en nous, avec ses mots à lui
Quelque chose de Tennessee
Oh oui Tennessee
Y a quelque chose en nous de Tennessee...
Françoise Hardy113
Tous les garçons et les filles
Tous les garçons et les filles de mon âge
Se promènent dans la rue deux par deux
Tous les garçons et les filles de mon âge
Savent bien ce que c'est qu'être heureux
Et les yeux dans les yeux et la main dans la main
Ils s'en vont amoureux sans peur du lendemain
Oui mais moi, je vais seule par les rues, l'âme en peine
Oui mais moi, je vais seule, car personne ne m'aime
Mes jours comme mes nuits sont en tous points pareils
Sans joies et pleins d'ennui personne ne murmure "je t'aime "
A mon oreille
Tous les garçons et les filles de mon âge
Font ensemble des projets d'avenir
Tous les garçons et les filles de mon âge
Savent très bien ce qu'aimer veut dire
Et les yeux dans les yeux et la main dans la main
Ils s'en vont amoureux sans peur du lendemain
Oui mais moi, je vais seule par les rues, l'âme en peine
Oui mais moi, je vais seule, car personne ne m'aime
Mes jours comme mes nuits sont en tous points pareils
Sans joies et pleins d'ennui oh ! quand donc pour moi brillera le
soleil ?
Comme les garçons et les filles de mon âge connaîtrai-je
Bientôt ce qu'est l'amour
Comme les garçons et les filles de mon âge je me
Demande quand viendra le jour
Où les yeux dans ses yeux et la main dans sa main
J'aurai le cœur heureux sans peur du lendemain
Le jour où je n'aurai plus du tout l'âme en peine
Le jour où moi aussi j'aurai quelqu'un qui m'aime
A cache-cache
A
cache-cache
Malgré moi je joue
Tout contre toi
Pile ou face
Le tout pour le tout
Pour qui pour quoi
Jeux de glaces
Miroir des formes où l'on se voit
Sans qu'on sache
Qui l'autre est vraiment
Ni où il va
Nous nous sommes heurtés
A des murs et plus d'une fois
Brûlés fracassés
Il est tellement tard déjà
Carré d'as ou bien mauvaises cartes
Semble un miroir
Dans l'impasse réflexe d'automate
Et mauvaise foi
A cache-cache
Même joue contre joue
Ça va de soi
A la masse fatigué surtout
De ces jeux là
Nous nous sommes heurtés A des murs et plus d'une fois
Brûlés fracassés
Il est tellement tard déjà
Nous avons aimé
A en mourir quelques fois
Pleuré espéré
Il est plus tard que tu ne crois
Si vous n'avez rien à me dire114
Si
vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi ?
Pourquoi me faire ce sourire
Dont la douceur m'emplit d'émoi ?
Si vous n'avez rien à me faire
Qu'un peu de trouble, de désarroi,
Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi ?
Si vous n'avez rien à m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main ?
À quel rêve angélique et tendre,
Avez-vous songé en chemin ?
Si vraiment je ne peux m'attendre
Qu'à des instants sans lendemain,
Si vous n'avez rien à m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main ?
Si vous voulez que je m'en aille,
Pourquoi passez-vous par ici ?
Lorsque je vous vois, je défaille :
C'est ma joie et c'est mon souci.
Si vous n'avez rien à me faire
Que tout ce trouble, ce désarroi,
Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi ?
Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi ?
Michel Houellebecq115
Midi
La
rue Surcouf s'étend, pluvieuse ;
Au loin, un charcutier-traiteur.
Une Américaine amoureuse
Écrit à l'élu de son cœur.
La vie s'écoule à petits coups ;
Les humains sous leur parapluie
Cherchent une porte de sortie
Entre la panique et l'ennui
(Mégots écrasés dans la boue).
Existence à basse altitude,
Mouvements lents d'un bulldozer ;
J'ai vécu un bref interlude
Dans le café soudain désert.
Victor Hugo116
Demain, dès l'aube
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Guitare
Gastibelza, l'homme à la carabine,
Chantait ainsi :
« Quelqu'un a-t-il connu doña Sabine ?
Quelqu'un d'ici ?
Dansez, chantez, villageois ! la nuit gagne
Le mont Falù ( *).
-- Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou !
« Quelqu'un de vous a-t-il connu Sabine,
Ma señora ?
Sa mère était la vieille maugrabine
D'Antequera,
Qui chaque nuit criait dans la Tour-Magne
Comme un hibou... --
Le vent...
« Dansez, chantez ! Des biens que l'heure envoie
Il faut user.
Elle était jeune et son œil plein de joie
Faisait penser. --
A ce vieillard qu'un enfant accompagne
Jetez un sou !... --
Le vent...
« Vraiment, la reine eût près d'elle été laide
Quand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de Tolède
En corset noir.
Un chapelet du temps de Charlemagne
Ornait son cou... --
Le vent...
« Le roi disait en la voyant si belle
A son neveu :
-- Pour un baiser, pour un sourire d'elle,
Pour un cheveu,
Infant don Ruy, je donnerais l'Espagne
Et le Pérou ! --
Le vent...
« Je ne sais pas si j'aimais cette dame,
Mais je sais bien
Que pour avoir un regard de son âme,
Moi, pauvre chien,
J'aurais gaîment passé dix ans au bagne
Sous le verrou... --
Le vent...
« Un jour d'été que tout était lumière,
Vie et douceur,
Elle s'en vint jouer dans la rivière
Avec sa sœur,
Je vis le pied de sa jeune compagne
Et son genou... --
Le vent...
« Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre
De ce canton,
Je croyais voir la belle Cléopâtre,
Qui, nous dit-on,
Menait César, empereur d'Allemagne,
Par le licou... --
Le vent...
« Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe !
Sabine, un jour,
A tout vendu, sa beauté de colombe,
Et son amour,
Pour l'anneau d'or du comte de Saldagne,
Pour un bijou... --
Le vent...
« Sur ce vieux banc souffrez que je m'appuie,
Car je suis las.
Avec ce comte elle s'est donc enfuie !
Enfuie, hélas !
Par le chemin qui va vers la Cerdagne,
Je ne sais où... --
Le vent...
« Je la voyais passer de ma demeure,
Et c'était tout.
Mais à présent je m'ennuie à toute heure,
Plein de dégoût,
Rêveur oisif, l'âme dans la campagne,
La dague au clou... --
Le vent qui vient à travers la montagne
M'a rendu fou ! »
Après la bataille
Mon
père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié.
Et qui disait : " A boire ! à boire par pitié ! "
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : "Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé."
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : "Caramba !"
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
" Donne-lui tout de même à boire ", dit mon père.
Max Jacob117
Jouer du bugle
Les
trois dames qui jouaient du bugle
Tard dans leur salle de bains
Ont pour maître un certain mufle
Qui n'est là que le matin.
L'enfant blond qui prend des crabes
Des crabes avec la main
Ne dit pas une syllabe
C'est un fils adultérin.
Trois mères pour cet enfant chauve
Une seule suffisait bien.
Le père est nabab, mais pauvre.
Il le traite comme un chien.
Cœur des Muses, tu m'aveugles
C'est moi qu'on voit jouer du bugle
Au pont d'léna le dimanche
Un écriteau sur la manche.
Madame X...
Tant bayadères sont tes hanches
Et tes manches
Tant peu sages
Tes crabotages de corsage
Sur le nu
Ton dentellier tant fendu
Que si ton chapeau fleuri
Ne dit oui
Au moins rien jusqu'au chignon
ne dit non.
De quelques invitations
N'étalons, ô mes chaussures,
Nos talents dans les salons !
Je n'ai pas plus de voitures
Que vous n'avez de talons.
Le cornet à dés
Genre biographique
Déjà, à l'âge de trois ans, l'auteur de ces lignes était remarquable : il avait fait le portrait de sa concierge en passe-boule, couleur terre-cuite, au moment où celle-ci, les yeux pleins de larmes, plumait un poulet. Le poulet projetait un cou platonique. Or, ce n'était ce passe-boule, qu'un passe-temps. En somme, il est remarquable qu'il n'ait pas été remarqué : remarquable, mais non regrettable, car s'il avait été remarqué, il ne serait pas devenu remarquable ; il aurait été arrêté dans sa carrière, ce qui eût été regrettable. Il est remarquable qu'il eût été regretté et regrettable qu'il eût été remarqué. Le poulet du passe-boule était une oie.
La Guerre
Les boulevards extérieurs, la nuit, sont pleins de neige ; les bandits sont des soldats ; on m'attaque avec des rires et des sabres, on me dépouille : je me sauve pour retomber dans un autre carré. Est-ce une cour de caserne, ou celle d'une auberge ? que de sabres ! que de lanciers ! il neige ! on me pique avec une seringue : c'est un poison pour me tuer ; une tête de squelette voilée de crêpe me mord le doigt. De vagues réverbères jettent sur la neige la lumière de ma mort.
Alfred Jarry118
La chanson du décervelage
Je
fus pendant longtemps ouvrier ébéniste
Dans la ru'du Champs d'Mars, d'la paroiss'de Toussaints ;
Mon épouse exerçait la profession d'modiste
Et nous n'avions jamais manqué de rien.
Quand le dimanch's'annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru'd'l'Echaudé, passer un bon moment.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Nos deux marmots chéris, barbouillés d'confitures,
Brandissant avec joi'des poupins en papier
Avec nous s'installaient sur le haut d'la voiture
Et nous roulions gaîment vers l'Echaudé.
On s'précipite en foule à la barrière,
On s'flanque des coups pour être au premier rang ;
Moi j'me mettais toujours sur un tas d'pierres
Pour pas salir mes godillots dans l'sang.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Bientôt ma femme et moi nous somm's tout blancs d'cervelle,
Les marmots en boulott'nt et tous nous trépignons
En voyant l'Palotin qui brandit sa lumelle,
Et les blessur's et les numéros d'plomb.
Soudain j'perçois dans l'coin, près d'la machine,
La gueul'd'un bonz'qui n'm'revient qu'à moitié.
Mon vieux, que j'dis, je r'connais ta bobine :
Tu m'as volé, c'est pas moi qui t'plaindrai.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Soudain j'me sens tirer la manche'par mon épouse ;
Espèc'd'andouill', qu'elle m'dit, v'là l'moment d'te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d'bouse.
V'là l'Palotin qu'a juste'le dos tourné.
En entendant ce raisonn'ment superbe,
J'attrap'sus l'coup mon courage à deux mains :
J'flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s'aplatit sur l'nez du Palotin.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Aussitôt j'suis lancé par dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j'suis précipité la tête la première
Dans l'grand trou noir d'ousse qu'on n'revient jamais.
Voila c'que c'est qu'd'aller s'prome'ner l'dimanche
Ru'd'l'Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l'Pinc'-Porc ou bien l'Démanch'- Comanche :
On part vivant et l'on revient tudé !
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Marie Krysinska119
Métempsycose
Longtemps après que toute vie
Sur la terre veuve aura cessé,
Les tristes ombres des humains,
Les âmes plaintives des humains,
Reviendront visiter
La terre veuve
Où toute vie aura cessé.
Alors, leur prunelle spirituelle
Et leur immatérielle oreille
Reconnaîtront les formes, les couleurs et les sons
Qui furent les œuvres de leurs mains assidues,
Durant les âges amoncelés et oubliés.Qui furent les œuvres de leurs
mains débiles,
De leurs mains plus fortes pourtant
Que le Néant.
Tandis que palpitait en eux la terrestre vie
Et que leur bouche proclamait
Le nom trois fois saint de l'Art immortel.
Chaque ombre errante, chaque âme plaintive
Dira : -- j'ai fait un rêve prodigieux.
Et, sous le fouet de l'éternelle Beauté
Et de l'éternelle Mélancolie,
Les humains à nouveau dompteront --
Dans cette planète lointaine --
Les couleurs, les formes et les sons.
Francis Jammes120
Cette personne...
Cette personne a dit des méchancetés :
Alors j'ai été révolté.
Et j'ai été me promener près des champs
où les petits brins d'herbes ne sont pas méchants,
avec ma chienne et mon chien couchants.
Là, j'ai vu des choses qui jamais
n'ont dit aucune méchanceté,
et de petits oiseaux innocents et gais.
Je me disais, en voyant au-dessus des haies
s'agiter les tiges tendres des ronciers :
ces feuilles sont bonnes. Pourquoi y a-t-il des gens mauvais ?
Mais je sentais une grande joie
dans ce calme que tant ne connaissent pas,
et une grande douceur se faisait en moi.
Je pensais : oiseaux, soyez mes amis.
Petites herbes, soyez mes amies.
Soyez mes amies, petites fourmis.
Et là-bas, sur un champ en pente,
auprès d'une prairie belle et luisante,
je voyais, près de ses bœufs, un paysan
qui paraissait glisser dans l'ombre claire
du soir qui descendait comme une prière
sur mon cœur calmé et sur la terre.
Colette Klein121
Tu sais que la nuit...
Tu
sais que la nuit entre un peu plus sous ta peau
à chaque tour de sablier.
Le sang qui affleure à tes tempes
menace de fleurir.
La marée, insensible à ta solitude,
n'en continue pas moins de héler la mort à coups de butoir.
La pièce commencera plus tard.
Sans toi.
Sans même le souvenir de toi.
Louise Labé122
Trois sonnets
Baise m'encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m'en un de tes plus savoureux,
Donne m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l'un de l'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.
Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J'ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure ;
Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
Ô chauds soupirs, ô larmes épandues,
Ô noires nuits vainement attendues,
Ô jours luisants vainement retournée !
Ô tristes plaints, ô désirs obstinés,
Ô temps perdu, ô peines dépendues,
Ô milles morts en mille rets tendues,
Ô pires maux contre moi destiné !
Ô ris, ô front, cheveux bras mains et doigts !
Ô luth plaintif, viole, archet et voix !
Tant de flambeaux pour ardre une femelle !
De toi me plains, que tant de feux portant,
En tant d'endroits d'iceux mon cœur tâtant,
N'en ai sur toi volé quelque étincelle.
Marie Laforêt123
La tendresse124
- *
On peut vivre sans richesse
Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses
Y'en a plus beaucoup
Mais vivre sans tendresse
On ne le pourrait pas
Non, non, non, non
On ne le pourrait pas
On peut vivre sans la gloire
Qui ne prouve rien
Etre inconnu dans l'histoire
Et s'en trouver bien
Mais vivre sans tendresse
Il n'en est pas question
Non, non, non, non
Il n'en est pas question
Quelle douce faiblesse
Quel joli sentiment
Ce besoin de tendresse
Qui nous vient en naissant
Vraiment, vraiment, vraiment
Le travail est nécessaire
Mais s'il faut rester
Des semaines sans rien faire
Eh bien ... on s'y fait
Mais vivre sans tendresse
Le temps vous paraît long
Long, long, long, long
Le temps vous parait long
Dans le feu de la jeunesse
Naissent les plaisirs
Et l'amour fait des prouesses
Pour nous éblouir
Oui mais sans la tendresse
L'amour ne serait rien
Non, non, non, non
L'amour ne serait rien
Quand la vie impitoyable
Vous tombe dessus
On n'est plus qu'un pauvre diable
Broyé et déçu
Alors sans la tendresse
D'un coeur qui nous soutient
Non, non, non, non
On n'irait pas plus loin
Un enfant vous embrasse
Parce qu'on le rend heureux
Tous nos chagrins s'effacent
On a les larmes aux yeux
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ...
Dans votre immense sagesse
Immense ferveur
Faites donc pleuvoir sans cesse
Au fond de nos coeurs
Des torrents de tendresse
Pour que règne l'amour
Règne l'amour
Jusqu'à la fin des jours.
Viens sur la montagne
- *
Viens viens sur la montagne
Tout près du ciel j'ai ma maison
Viens viens sur la montagne
Là-haut il fait si bon
Pourquoi ces pleurs dans tes yeux
Viens avec moi viens
Laisse ici ton amour malheureux
Viens avec moi viens
Viens ma maison n'est pas loin
Tout s'oublie je suis là prends ma main
Viens viens sur la montagne
Là-haut il fait si bon
Ref
Si tu rêves de beauté
Et de jours sans fin
De torrents glissant au cœur des forêts
Viens avec moi viens
On n'y voit pas de méchants
Mes seuls amis sont Dieu, les fleurs et le vent
Viens viens sur la montagne
Là-haut il fait si bon
Ref
Tes yeux tendres me font voir
Qu'à toi seul je tiens
Ne sois pas triste il n'est pas trop tard Viens avec moi viens
Si tu veux bien prends ma main
Laisse moi je connais le chemin
Viens viens sur la montagne
Là-haut il fait si bon
Ref
Jules Laforgue125
Aquarelle en cinq minutes
Oh ! oh ! le temps se gâte,
L'orage n'est pas loin,
Voilà que l'on se hâte
De rentrer les foins !...
L'abcès perce !
Vl'à l'averse !
O grabuges
Des déluges !....
Oh ! ces ribambelles
D'ombrelles !....
Oh ! cett'Nature
En déconfiture !....
Sur ma fenêtre,
Un fuchsia
A l'air paria
Se sent renaître...
Jean de La Fontaine126
Conseil tenu par les rats
Un
Chat, nommé Rodilardus
Faisait des Rats telle déconfiture
Que l'on n'en voyait presque plus,
Tant il en avait mis dedans la sépulture.
Le peu qu'il en restait, n'osant quitter son trou,
Ne trouvait à manger que le quart de son sou,
Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
Non pour un Chat, mais pour un Diable.
Or un jour qu'au haut et au loin
Le galant alla chercher femme,
Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa Dame,
Le demeurant des Rats tint chapitre en un coin
Sur la nécessité présente.
Dès l'abord, leur Doyen, personne fort prudente,
Opina qu'il fallait, et plus tôt que plus tard,
Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
Qu'ainsi, quand il irait en guerre,
De sa marche avertis, ils s'enfuiraient en terre ;
Qu'il n'y savait que ce moyen.
Chacun fut de l'avis de Monsieur le Doyen,
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
La difficulté fut d'attacher le grelot.
L'un dit : "Je n'y vas point, je ne suis pas si sot" ;
L'autre : "Je ne saurais."Si bien que sans rien faire
On se quitta. J'ai maints Chapitres vus,
Qui pour néant se sont ainsi tenus ;
Chapitres, non de Rats, mais Chapitres de Moines,
Voire chapitres de Chanoines.
Ne faut-il que délibérer,
La Cour en Conseillers foisonne ;
Est-il besoin d'exécuter,
L'on ne rencontre plus personne.
La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf
Une
Grenouille vit un Boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : "Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
- Nenni. - M'y voici donc ? - Point du tout. - M'y voilà ?
- Vous n'en approchez point. La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
Le corbeau et le renard
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s'en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Le loup et L'agneau
La
raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
La mort et le bûcheron
Un
pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire
C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.
Boby Lapointe127
Méli-mélodie
Oui, mon doux minet, la mini,
Oui, la mini est la manie
Est la manie de Mélanie
Mélanie l'amie d'Amélie...
Amélie dont les doux nénés
Doux nénés de nounou moulés
Dans de molles laines lamées
Et mêlées de lin milanais...
Amélie dont les nénés doux
Ont donné à l'ami Milou
(Milou le dadais de Limoux)
L'idée d'amener des minous...
Des minous menus de Lima
Miaulant dans les dais de damas
Et dont les mines de lama
Donnaient mille idées à Léda...
Léda dont les dix dents de lait
Laminaient les mâles mollets
D'un malade mendiant malais
Dinant d'amibes amidonnées
Mais même amidonnée l'amibe
Même l'amibe malhabile
Emmiellée dans la bile humide
L'amibe, ami, mine le bide...
Et le dit malade adulé
Dont Léda limait les mollets
Indûment le mal a donné
Dame Léda l'y a aidé !
Et Léda dont la libido
Demande dans le bas du dos
Mille lents mimis d'animaux
Aux doux minets donna les maux...
Et les minets de maux munis
Mendiant de midi à minuit
Du lait aux nénés d'Amélie
L'ont, les maudits, d'amibes enduit
Et la maladie l'a minée,
L'Amélie aux dodus nénés
Et mille maux démodelaient
Le doux minois de la mémé
Mélanie le mit au dodo
Malade, laide, humide au dos
Et lui donna dans deux doigts d'eau
De la boue des bains du Lido
Dis, là-dedans, où est la mini ?
Où est la mini de Mélanie ?...
- Malin la mini élimée
Mélanie l'à éliminée
Ah la la la la ! Quel méli mélo, dis !
Ah la la la la ! Quel méli mélo, dis !
Madame Mado m'a dit
Madame Mado m'a dit
Ne venez pas mardi
Car il y a mon mari
Qui revient mercredi
Venez donc vendredi
Mais alors moi je dis
Je viendrai si ça m'dit dimanche
Madam'Mado c'est ma voisine
Et la copin'de ma cousine
Ell's turbin'nt dans la même usine
Ell's font des couteaux de cuisine,
A manch'de corne.
A propos d'corne, ma voisine,
A un mari qui ne lésin'
Pas sur ses dépens's de benzine
Il a un'grosse limousine
Et un bicorne
Madame Mado m'a dit
Ne venez pas mardi
Car il y a mon mari
Qui revient mercredi
Venez donc vendredi
Mais alors moi je dis
Je viendrai si ça m'dit dimanche
Madam'Mado ell'me facine
Avec ses œillades assassines,
Et ses deux seins qui se dessin'nt
Sous son maillot à la piscine,
J'en perds le Nord
Ell'voudrait bien que j'assassin'
Son vieux mari qui s'enracin'
Pendant que moi je me calcin'
D'amour pour ell'sous la glycine
Et j'ai bien tort
Madame Mado m'a dit
Ne venez pas mardi
Car il y a mon mari
Qui revient mercredi
Venez donc vendredi
Mais alors moi je dis
Je viendrais si ça m'dit
Manche
de pelle à gâteau
Valery Larbaud128
Aspirations
Là-bas, mes ouvriers sont dans le guano jusqu'au cou, les sales !
A me gagner cet argent
Rutilant, que je dépense moi, avec des mains propres.
Bon Dieu, quels dégoûtants ! Fi donc !
Ah ! m'en aller dans une tartane à voile d'or
Vers des pays infiniment aristocratiques !
Danser sur des ventres d'aimées couvertes de bijoux ;
Valser dans des îles de soie sur un lac parfumé ;
Avoir plus de désirs encor que je n'en ai !
Langueur et malaise de n'avoir rien à faire,
Est-ce vous que j'aime, ou le désir d'être occupé ?
Répondez, répondes à ce cœur angoissé,
Y a-t-il un moyen d'être encor plus heureux ?
Envoi à tous les hommes de lettres et artistes
Je
suis un Bourgeois bourgeoisant, désirant, libéral et socialiste,
L'embourgeoisement final et irrévocable des couches profondes.
(Tout le monde fonctionnaire, tout le monde vêtu d'habits bourgeois
Vivant bourgeoisement, dans les immeubles construits en style
bourgeois)
Allons enfants de la Patrie, les temps approchent !
Donc fini, l'Art ! finie la Religion ! (soyons civilisés, que diable) !
Assez de ces sottises, vous dis-je ;
Et l'Art, d'abord, qui est-ce qui comprend ça, au jour
d'aujourd'hui ?
J'aime justement --- vous ne m'empêcherez pas de les acheter---
Ces objets d'art que vous tournez en ridicule.
J'aime tout ce qui est solide. Cossu, parvenu, criard et riche.
O la beauté de tout ce qui est riche !
Apprenez donc, tristes gueux, que je ne suis pas votre confrère,
Car je suis un homme riche et vertueux, et j'écris ce que je veux
écrire ;
Je ne consulte que mon goût, Et quand ça me dégoûte,
Je ne prends même pas la peine de mettre un point.
Apprenez que je paie pour me faire éditer,
Et que du public je me fous
Car l'amateur je suis, aimé de la postérité
porteuse-de-couronnes-à-domicile.
Michel Leiris129
Fissures
Foulées creusant le sable,
empreintes digitales,
cœurs gravés dans la peau des arbres,
filets de graffiti sur les murs d'un cachot,
rides et cicatrices
en quoi une vie se résume,
encoches de bâton,
nœuds au mouchoir,
tatouages,
à la teneur d'archives ou de pedigree,
signes de quelque chose qui s'est passé
ou allait se passer, même à jamais perdues
ces traces
persistent peut-être à peser
de toute leur minceur
sur l'inanité du rien.
Rien n'est jamais fini
La
mer n'a pas fini de discourir
à coups de vagues
à coups d'écume qui fait de grands effets de robe
et la nature s'étend toujours
fatras de cailloux et de feuilles
Des décombres de journées pourries
hissés sur les armoires à glacempuantissent les chambres que traverse la
foudre
l'éclair bâtard et titubant du tout-à-l'égout
Mais ma foudre mon éclair réel
quand tu t'abats sur les montagnes et les touches aux naseaux taureaux
obscurs dont les flancs grondent comme les futailles qu'on roule au
fond des caves parodies de cercueils et simulacres de tombeaux
viendras-tu tuer ce vieux bétail humain toi qui sais jouer franc comme
l'or
de ta lame scintillante de ta cape de nuages de tes jarrets brisés
comme un beau matador ?
Missives
Rien à surgir
sinon des pleins et des déliés
de la feuille sans nuances ni aspérités
où je cherche à sculpter tes ombres,
tes lumières
et tes dénivellations de créature vivante.
Vaine magie à quoi ne répondra
qu'un autre pauvre soliloque
où tu t'incarneras pourtant
comme je m'incarne en mes mots décharnés.
Georges Limbour130
Motif 1
La jeune fille avec un amant prit la fuite le village accusa sitôt les Bohémiens et la gendarmerie se mit à leur poursuite de son côté et moi du mien.
Rejoignant la roulotte, par les petits rideaux je n'aperçus dedans qu'une misère noire malgré tous les larcins et les biens illégaux que les gendarmes faux prétendirent y voir.
Ils fouillèrent ; jetant aux talus des guenilles où ils reconnaissaient la vieille d'un village qui se plaignit de vol --- et mille autres verbiages, tandis que j'y voyais s'enrouler des jeunes filles.
Le forain dut prouver que lui-même avait fait les marmots couchés à l'ombre sous la voiture et qui souillés puaient le manque d'aventures si bien qu'à ce soupçon je ne pus que m'esclaffer.
Alors qu'elle riait à corps perdu la belle de qui l'amour venait de dénouer la longe cachée sous un vieux reste de Bohême irréelle, derrière le buisson infouillable du songe.
Jeanne Loiseau131
Le Désir
Le
Désir éternel, monstre blême aux yeux caves,
Dit à mon pauvre coeur :
« Tu te crois libre et fort ; tous les dieux, tu les braves...
Mais je suis ton vainqueur.
« C'est moi seul que tu sers. Pour moi tu te soulèves
A chaque battement.
Je te trompe à toute heure et transforme tes rêves
En un affreux tourment.
L'illusion
Et sa voix me cria : « Qu'importe la sagesse ?
Qu'importe la douleur ? O misérable humain,
Ton néant résigné vaudra-t-il ma richesse ?
J'ai tes amours, ton ciel et tes dieux dans ma main.
« Car je suis la Maya triomphante, éternelle !
Tes sens et ton esprit n'obéissent qu'à moi,
Je colore à tes yeux toute forme charnelle,
Je suis dans ton plaisir, je suis dans ton effroi.
« Quand tu crois progresser, c'est ton rêve qui change ;
Et si ton cœur se ferme, impassible et hautain,
Même alors je t'aveugle en ton orgueil étrange.
Adore-moi, mortel, car je suis ton destin ! »
La mort
Taisez-vous, pâles fantômes
Qui vous prétendez des dieux !
C'est moi qui tiens des atomes
Le creuset mystérieux.
Désir, Illusion vaine,
Servez votre souveraine :
Que votre puissance entraîne
L'homme enivré vers la Mort !
Sans vous il pourrait connaître
La misère de son être,
Et, se refusant à naître,
Il trahirait mon effort
Le masque affreux dont on couvre
Ma sublime majesté,La face osseuse où s'entr'ouvre
Un rictus épouvanté,
Les yeux creux, le crâne blême,
Me sont donnés pour emblème
Par ceux à qui mon problème
Reste à jamais inconnu.
Car tout être qui respire
Contre ma grandeur conspire,
Et pour vanter mon empire
Nul n'est jamais revenu.
Pierre Louÿs132
Aphrodite
Ô
Déesse en nos bras si tendre et si petite,
Déesse au coeur de chair, plus faible encor que nous,
Aphrodite par qui toute Ève est Aphrodite
Et se fait adorer d'un homme à ses genoux,
Toi seule tu survis après le crépuscule
Des grands Olympiens submergés par la nuit.
Tout un monde a croulé sur le tombeau d'Hercule,
Ô
Beauté ! tu reviens du passé qui s'enfuit.
Telle que tu naquis dans la lumière hellène
Tu soulèves la mer, tu rougis l'églantier,
L'univers tournoyant s'enivre à ton haleine
Et le sein d'une enfant te recueille en entier.
Telle que tu naquis des sens de Praxitèle
Toute amante est divine, et je doute, à ses yeux,
Si le Ciel te fait femme ou la fait immortelle,
Si tu descends vers l'homme ou renais pour les
Dieux.
Vers les Yeux des Sirènes
Qu'on déserte la ville ! que nul rallume
L'autel ! nous laisserons à tout jamais, ce soir,
Les dieux horribles de la terre, et dans le noir
Nous partirons, suivis par un frisson d'écume...
La nef impérieuse à travers l'amertume
Bondira, tranchant l'eau du fil de son coupoir
Et nous nous pencherons sur la proue, à l'espoir
De vos terribles voix, déesses de la brume !
Grands poissons glauques d'où fleurissent des corps blancs,
Nus miroirs de la lune et des flots nonchanlants,
Vous qui chantez vos yeux dans les algues,
Sirènes !
Quand nous aurons touché vos bouches, vous pourrez,
D'un signe seulement de vos doigts adorés,
Délivrer dans la mort nos âmes plus sereines.
Pierre Mac Orlan133
La fille de Londres
Un
rat est venu dans ma chambre
Il a rongé la souricière
Il a arrêté la pendule
Et renversé le pot à bière
Je l'ai pris entre mes bras blancs
Il était chaud comme un enfant
Je l'ai bercé bien tendrement
Et je lui chantais doucement :
"Dors mon rat, mon flic, dors mon vieux bobby
Ne siffle pas sur les quais endormis
Quand je tiendrai la main de mon chéri"
Un Chinois est sorti de l'ombre
Un Chinois a regardé Londres
Sa casquette était de marine
Ornée d'une ancre coraline
Devant la porte de Charly
A Penny Fields, j'lui ai souri,
Dans le silence de la nuit
En chuchotant je lui ai dit :
"Je voudrais je voudrais je n'sais trop quoi
Je voudrais ne plus entendre ma voix
J'ai peur j'ai peur de toi j'ai peur de moi
Sur son maillot de laine bleue
On pouvait lire en lettres rondes
Le nom d'une vieille "Compagnie"
Qui, paraît-il, fait l'tour du monde
Nous sommes entrés chez Charly
A Penny Fields, loin des soucis,
Et j'ai dansé toute la nuit
Avec mon Chinetoque ébloui
Et chez Charly, il faisait jour et chaud
Tess jouait "Daisy Bell" sur son vieux piano
Un piano avec des dents de chameau
Alors, j'ai conduit l'Chinois dans ma chambre
Il a mis le rat à la porte
Il a arrêté la pendule
Et renversé le pot à bière
Je l'ai pris dans mes bras tremblants
Pour le bercer comme un enfant
Il s'est endormi sur le dos
Alors j'lui ai pris son couteau.
C'était un couteau perfide et glacé
Un sale couteau rouge de vérité
Un sale couteau rouge sans spécialité.
Clément Marot134
De sa grand amie
Dedans Paris, ville jolie,
Un jour passant mélancolie,
Je pris alliance nouvelle
A la plus gaie Damoiselle
Qui soit d'ici en Italie.
D'honnêteté elle est saisie,
Et crois (selon ma fantaisie)
Qu'il n'en est guère de plus belle
Dedans Paris.
Je ne la vous nommerai mie,
Sinon que c'est ma grand Amie,
Car l'alliance se fit telle,
Par un doux baiser, que j'eus d'elle
Sans penser aucune infamie,
Dedans Paris.
Alice Mendelson135
Si tu veux que je sois belle
Si
tu veux que je sois belle
Tu traceras de tes mains toutes mes lignes de flux
et chaque doigt et tes paumes et ta bouche dresseront derrière eux
Une fulgurante limaille de plaisir.
Je ne suis pas à voir, je suis à sillonner
Fais donc de moi tes champs et non ton paysage
Tu graveras dans ma cire houleuse toutes les mélodies
Loin devant toi elles iront resurgir, tu fouilleras les attentes
Il faudra capter les appels et causer d'autres détresses,
Tracer de tes mains mes lignes de fierté, mes lignes de défaite.
Et alors, si ta bouche est têtue,
Si tes mains sont ferventes et gourmandes d'orgueil
Et si tes doigts bavards cherchent partout ce qu'ils ont entendu,
Mes joues seront violentes mes yeux, irradiés
Et derrière un regard transparent tu percevras un grand tumulte
Et des échos rebondissants
Et ma vie viendra toute vers toi, à fleur de peau
A fond de chair, à désir déployé
A présence totale.
Elisa Mercœur136
Ne le dis pas
Tiens, d'un secret je veux t'instruire ;
Mais j'ai peur de l'Écho, je parlerai tout bas,
L'indiscret pourrait le redire ;
Il faut, petit ami, qu'il ne m'entende pas.
Écoute : Du rosier la feuille fugitive
Tombe et s'envole en murmurant :
La feuille fait du bruit, je serai moins craintive ;
Le bruit m'a rassurée, et je tremble pourtant.
Qu'un secret fait de mal quand on n'ose l'apprendre !
Il semble qu'un lien l'attache sur le cœur.
Vois ; mon regard te parle, il est plein de douceur :
Dis-moi donc, mon ami, ne peux-tu le comprendre ?Il était prêt à se
trahir,
Le secret que devait t'expliquer mon silence.
Il s'échappait : timide en ta présence,
Ma bouche se referme et n'ose plus s'ouvrir.
Bien tendrement la tienne a dit : je t'aime !
Lorsque ce mot si doux fut prononcé par toi ;
Méchant, c'est mon secret que ta bouche elle-même,
Comme un écho du cœur, t'a révélé pour moi.
Tu le connais ; et peut-être parjure,
Un jour, hélas ! tu le décéléras :
Petit ami, je t'en conjure,
Si tu le sais, ne le dis pas.
Henri Michaux137
Un homme paisible
Étendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le
mur. « Tiens, pensa-t-il, les fourmis l'auront mangé... » et il se
rendormit.
Peu après, sa femme l'attrapa et le secoua : « Regarde, dit-elle,
fainéant ! Pendant que tu étais occupé à dormir, on nous a volé notre
maison. » En effet, un ciel intact s'étendait de tous côtés. « Bah, la
chose est faite », pensa-t-il.
Peu après, un bruit se fit entendre. C'était un train qui arrivait sur
eux à toute allure. « De l'air pressé qu'il a, pensa-t-il, il arrivera
sûrement avant nous » et il se rendormit.
Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. « Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantité de désagréments ; si ce train pouvait n'être pas passé, j'en serais fort heureux. Mais puisqu'il est déjà passé... » et il se rendormit.
Voyons, disait le juge, comment expliquez-vous que votre femme se soit blessée au point qu'on l'ait trouvée partagée en huit morceaux, sans que vous, qui étiez à côté, ayez pu faire un geste pour l'en empêcher, sans même vous en être aperçu. Voilà le mystère. Toute l'affaire est là-dedans.
Sur ce chemin, je ne peux pas l'aider, pensa Plume, et il se rendormit.
L'exécution aura lieu demain. Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter ?
Excusez-moi, dit-il, je n'ai pas suivi l'affaire. Et il se rendormit.
Plume voyage
Plume ne peut pas dire qu'on ait excessivement d'égards pour lui en
voyage. Les uns lui passent dessus sans crier gare, les autres
s'essuient tranquillement les mains à son veston. Il a fini par
s'habituer. Il aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera
possible, il le fera.
Si on lui sert, hargneux, une racine dans son assiette, une grosse
racine : « Allons, mangez, qu'est-ce que vous attendez ? » « Oh, bien,
tout de suite, voilà. » Il ne veut pas s'attirer des histoires
inutilement.
Et si, la nuit, on lui refuse un lit : « Quoi ? Vous n'êtes pas venu de
si loin pour dormir, non ? Allons, prenez votre malle et vos affaires,
c'est le moment de la journée où l'on marche le plus facilement. » «
Bien, bien, oui, certainement. C'était pour rire, naturellement. Oh oui,
par... plaisanterie. » Et il repart dans la nuit obscure.
Et si on le jette hors du train : « Ah ! alors vous pensez qu'on a
chauffé depuis trois heures cette locomotive et attelé huit voitures
pour transporter un jeune homme de votre âge, en parfaite santé, qui
peut parfaitement être utile ici, qui n'a nul besoin de s'en aller
là-bas, et que c'est pour ça qu'on aurait creusé des tunnels, fait
sauter des tonnes de rochers à la dynamite et posé des centaines de
kilomètres de rails par tous les temps, sans compter qu'il faut encore
surveiller la ligne continuellement par crainte des sabotages, et tout
cela pour... »
« Bien, bien. Je comprends parfaitement. J'étais monté, oh, pour jeter
un coup d'œil ! Maintenant, c'est tout. Simple curiosité, n'est-ce pas.
Et merci mille fois. » Et il s'en retourne sur les chemins avec ses
bagages.
Et si, à Rome, il demande à voir le Colisée : « Ah ! Non. Écoutez, il
est déjà assez mal arrangé. Et puis après Monsieur voudra le toucher,
s'appuyer dessus, ou s'y asseoir... c'est comme ça qu'il ne reste que
des ruines partout. Ce fut une leçon pour nous, une dure leçon, mais à
l'avenir, non, c'est fini, n'est-ce pas. »
« Bien ! Bien ! C'était... Je voulais seulement vous demander une carte
postale, une photo, peut-être... si des fois... » Et il quitte la ville
sans avoir rien vu.
Et si sur le paquebot, tout à coup le Commissaire de bord le désigne du
doigt et dit : « Qu'est-ce qu'il fait ici, celui-là ? Allons, on manque
bien de discipline là, en bas, il me semble. Qu'on aille vite me le
redescendre dans la soute. Le deuxième quart vient de sonner. » Et il
repart en sifflotant, et Plume, lui, s'éreinte pendant toute la
traversée.
Mais il ne dit rien, il ne se plaint pas. Il songe aux malheureux qui ne
peuvent pas voyager du tout, tandis que lui, il voyage, il voyage
continuellement.
Dans les appartements de la reine
Comme Plume arrivait au palais, avec ses lettres de créance, la Reine
lui dit :
- Voilà, Le Roi en ce moment est fort occupé, Vous le verrez plus tard.
Nous irons le chercher ensemble si vous voulez bien, vers cinq heures.
Sa Majesté aime beaucoup les Danois, Sa Majesté vous recevra bien
volontiers, vous pourriez peut-être un peu vous promener avec moi en
attendant.
Comme le palais est très grand, j'ai toujours peur de m'y perdre et de
me trouver tout à coup devant les cuisines, alors, vous comprenez, pour
une Reine, ce serait tellement ridicule. Nous allons aller par ici. Je
connais bien le chemin. Voici ma chambre à coucher.
Et ils entrent dans la chambre à coucher.
- Comme nous avons deux bonnes heures devant nous, vous pourriez
peut-être me faire un peu la lecture, mais ici je n'ai pas grand-chose
d'intéressant. Peut-être jouez-vous aux cartes. Mais je vous avouerai
que moi je perds tout de suite.
De toute façon ne restez pas debout, c'est fatigant ; assis on s'ennuie
bientôt, alors on pourrait peut-être s'étendre sur ce divan.
Mais elle se relève bientôt.
- Dans cette chambre- il règne toujours une chaleur insupportable. Si
vous vouliez m'aider à me déshabiller, vous me feriez plaisir. Après on
pourra parler comme il faut. Je voudrais tant avoir quelques
renseignements sur le Danemark. Cette robe, du reste, s'enlève si
facilement, je me demande comment je reste habillée toute la journée.
Cette robe s'enlève sans qu'on s'en rende compte. Voyez, je lève les
bras, et maintenant un enfant la tirerait à lui. Naturellement" je ne le
laisserais pas faire. Je les aime beaucoup, mais on jase tellement dans
un palais, et puis les enfants ça égare tout.
Et Plume la déshabille.
- Mais vous, écoutez, ne restez pas comme ça.
Se tenir tout habillé dans une chambre, ça fait très guindé, et puis je
ne peux vous voir ainsi, il me semble que vous allez sortir et me
laisser seule dans ce palais qui est tellement vaste.
Et Plume se déshabille. Ensuite, il se couche en chemise.
- Il n'est encore que trois heures et quart, dit-elle. En savez-vous
vraiment autant sur le Danemark que vous puissiez m'en parler pendant
une heure trois quarts ? Je ne serai pas si exigeante. Je comprends que
cela serait très difficile. Je vous accorde encore quelque temps pour la
réflexion. Et, tenez, en attendant, comme vous êtes ici, je vais vous
montrer quelque chose qui m'intrigue beaucoup. Je serais curieuse de
savoir ce qu'un Danois en pensera.
J'ai ici, voyez, sous le sein droit, trois petits signes. Non pas
trois, deux petits et un grand. Voyez le grand, il a presque l'air de
... Cela est bizarre en vérité, n'est-ce pas, et voyez le sein gauche,
rien ! tout blanc !
Ecoutez, dites-moi quelque chose, mais examinez bien, d'abord, bien à
votre aise...
Et voilà Plume qui examine. Il touche, il tâte avec des doigts peu
sûrs, et la recherche des réalités le fait trembler, et ils font et
refont leur trajet incurvé.
Et Plume réfléchit.
- Vous vous demandez, je vois, dit la Reine, après quelques instants
(je vois maintenant que vous vous y connaissez). Vous voudriez savoir si
je n'en ai pas un autre. Non, dit-elle, et elle devient toute confuse,
toute rouge.
Et maintenant parlez-moi du Danemark, mais tenez-vous tout contre moi,
pour que je vous écoute plus attentivement.
Plume s'avance ; il se couche près d'elle et il ne pourra plus rien
dissimuler maintenant.
Et, en effet :
- Écoutez, dit-elle, je vous croyais plus de respect pour la Reine,
mais enfin puisque vous en êtes là, je ne voudrais pas que cela nous
empêchât dans la suite de nous entretenir du Danemark.
Et la Reine l'attire à elle.
- Et caressez-moi surtout les jambes, disait-elle, sinon je risque tout
de suite d'être distraite, et je ne sais plus pourquoi je me suis
couchée...
C'est alors que le Roi entra !
Dormir
Il
est bien difficile de dormir.
D'abord les couvertures ont toujours un poids formidable et, pour ne
parler que des draps de lit, c'est comme de la tôle.
Si on se découvre entièrement, tout le monde sait ce qui se passe.
Après quelques minutes d'un repos d'ailleurs indéniable, on est projeté
dans l'espace.
Ensuite, pour redescendre, ce sont toujours des descentes brusques qui
vous coupent la respiration.
Ou bien, couché sur le dos, on soulève les genoux.
Ce n'est pas préférable, car l'eau que l'on a dans le ventre se met à
tourner, à tourner de plus en plus vite ; avec une pareille toupie, on
ne peut dormir.
C'est pourquoi plusieurs, résolument, se couchent sur le ventre ---
mais, aussitôt --- ils le savent, mais tant pis, disent-ils --- ils
tombent, ils tombent dans quelque
abîme profond, et si bas qu'ils soient, il y a toujours quelqu'un qui
leur tape du pied dans le derrière pour les enfoncer, encore plus bas...
plus bas.
Aussi, l'heure d'aller dormir est pour tant de personnes un supplice sans pareil.
Mes occupations
Je
peux rarement voir quelqu'un sans le battre.
D'autres préfèrent le monologue intérieur.
Moi, non.
J'aime mieux battre.
Il y a des gens qui s'assoient en face de moi au restaurant et ne disent
rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l'agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au porte-manteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le redécroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l'étouffé.
Je le salis, je l'inonde.
Il revit.
Je le rince, je l'étire (je commence à m'énerver, il faut en finir), je
le masse, je le serre, je le résume et l'introduis dans mon verre, et
jette ostensiblement le contenu par terre, et dis au garçon : «
Mettez-moi donc un verre plus propre. »
Mais je me sens mal, je règle promptement l'addition et je m'en vais.
Eddy Mitchell138
Couleur menthe à l'eau
Elle était maquillée
Comme une star de ciné
Accoudée au juke-box
Elle rêvait qu'elle posait
Juste pour un bout d'essai
À la Century Fox
Elle semblait bien dans sa peau
Ses yeux couleur menthe à l'eau
Cherchaient du regard un spot
Le dieu projecteur
Et moi je n'en pouvais plus
Bien sûr elle ne m'a pas vu
Perdue dans sa mégalo
Moi j'étais de trop
Elle marchait comme un chat
Qui méprise sa proie
Où frôlant le flipper
La chanson qui couvrait
Tous les mots qu'elle mimait
Semblait briser son cœur
Elle en faisait un peu trop
La fille aux yeux menthe à l'eau
Hollywood est dans sa tête
Tout'seule elle répète
Son entrée dans un studio
Le décor couleur menthe à l'eau
Perdue dans sa mégalo
Moi je suis de trop
Mais un type est entré
Et le charme est tombé
Arrêtant le flipper
Ses yeux noirs ont lancé
De l'agressivité
Sur le pauvre juke-box
La fille aux yeux menthe à l'eau
A rangé sa mégalo
Et s'est soumise aux yeux noirs
Couleurs de trottoir
Et moi je n'en pouvais plus
Elle n'en a jamais rien su
Ma plus jolie des mythos
Sur la route 66
Mes
regrets sincères
vraiment désolé pour toi
tu repars vers tes galères
mais cette fois ce sera sans moi
sur la route 66
personne ne t'attend la bas
plus d'musique bars désertique
y a qu'des fantômes que tu ne vois pas
route légendaire
croisée des mystères
mais maintenant sans bruit
dans l'oubli
au bout du rêve
la magie s'achève
sur la route 66,66
sur la route 66
quand le blues y était roi
vagabond. chanteur et guitariste
était hors du temps, hors la loi
monde métissé
frimé ou paumé
synonyme d'liberté liberté
fin des chimères
le passé se perd
sur la route 66
elle traverse d'est en ouest
tout le pays
des neiges du nord au soleil de Californie
Ref
Yves Montand139
A bicyclette140
Quand on partait de bon matin
Quand on partait sur les chemins
A bicyclette
Nous étions quelques bons copains
Y avait Fernand y avait Firmin
Y avait Francis et Sébastien
Et puis Paulette
On était tous amoureux d'elle
On se sentait pousser des ailes
A bicyclette
Sur les petits chemins de terre
On a souvent vécu l'enfer
Pour ne pas mettre pied à terre
Devant Paulette
Faut dire qu'elle y mettait du cœur
C'était la fille du facteur
A bicyclette
Et depuis qu'elle avait huit ans
Elle avait fait en le suivant
Tous les chemins environnants
A bicyclette
Quand on approchait la rivière
On déposait dans les fougères
Nos bicyclettes
Puis on se roulait dans les champs
Faisant naître un bouquet changeant
De sauterelles, de papillons
Et de rainettes
Quand le soleil à l'horizon
Profilait sur tous les buissons
Nos silhouettes
On revenait fourbus contents
Le coeur un peu vague pourtant
De n'être pas seul un instant
Avec Paulette
Prendre furtivement sa main
Oublier un peu les copains
La bicyclette
On se disait c'est pour demain
J'oserai, j'oserai demain
Quand on ira sur les chemins
A bicyclette
Jeanne Moreau141
Le tourbillon142
Elle avait des bagues à chaque doigt,
Des tas de bracelets autour des poignets,
Et puis elle chantait avec une voix
Qui, sitôt, m'enjôla.
Elle avait des yeux, des yeux d'opale,
Qui me fascinaient, qui me fascinaient.
Y avait l'ovale de son visage pâle
De femme fatale qui m'fut fatale
De femme fatale qui m'fut fatale
On s'est connu, on s'est reconnu,
On s'est perdu de vue, on s'est r'perdu d'vue
On s'est retrouvé, on s'est réchauffé,
Puis on s'est séparé.
Chacun pour soi est reparti.
Dans l'tourbillon de la vie
Je l'ai revue un soir, aïe, aïe, aïe,
Ça fait déjà un fameux bail
Ça fait déjà un fameux bail
Au son des banjos je l'ai reconnue.
Ce curieux sourire qui m'avait tant plu.
Sa voix si fatale, son beau visage pâle
M'émurent plus que jamais.
Je me suis soûlé en l'écoutant.
L'alcool fait oublier le temps.
Je me suis réveillé en sentant
Des baisers sur mon front brûlant
Des baisers sur mon front brûlant
On s'est connu, on s'est reconnu.
On s'est perdu de vue, on s'est r'perdu de vue
On s'est retrouvé, on s'est séparé.
Puis on s'est réchauffé.
Chacun pour soi est reparti.
Dans l'tourbillon de la vie.
Je l'ai revue un soir ah ! là là
Elle est retombée dans mes bras.
Elle est retombée dans mes bras.
Quand on s'est connu, Quand on s'est reconnu,
Pourquoi s'perdre de vue,
Se reperdre de vue ?
Quand on s'est retrouvé,
Quand on s'est réchauffé,
Pourquoi se séparer ?
Alors tous deux on est reparti
Dans le tourbillon de la vie
On a continué à tourner
Tous les deux enlacés
Tous les deux enlacés.
Tous les deux enlacés.
J'ai la mémoire qui flanche143
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Comme il était très musicien
Il jouait beaucoup des mains
Tout entre nous a commencé
Par un très long baiser
Sur la veine bleutée du poignet
Un long baiser sans fin
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Quel pouvait être son prénom,
Et quel était son nom ?
Il s'appelait, je l'appelais
Comment l'appelait-on ?
Pourtant c'est fou ce que j'aimais
L'appeler par son nom
J'ai la mémoire qui flanche
Je me souviens plus très bien
De quelle couleur étaient ses yeux ?
Je crois pas qu'ils étaient bleus
Étaient-ils verts, étaient-ils gris ?
Étaient-ils verts-de-gris ?
Ou changeaient-ils tout le temps d'couleur
Pour un non pour un oui
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Habitait-il ce vieil hôtel
Bourré de musiciens
Pendant qu'il me, pendant que je
Pendant qu'on faisait la fête
Tous ces saxos ces clarinettes
Qui me tournaient la tête
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Lequel de nous deux s'est lassé
De l'autre le premier ?
Était-ce moi ? Etait-ce lui ?
Était-ce donc moi ou lui ?
Tout ce que je sais c'est que depuis
Je n'sais plus qui je suis
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Voilà qu'après toutes ces nuits blanches
Il me reste plus rien
Rien qu'un p'tit air qu'il sifflotait
Chaque jour en se rasant
Pa dou di dou da di dou di
Pa dou di dou da di dou
Pa dou di dou da di dou
Pa dou da di dou di
Pa dou di dou da dou da
Pa dou da dou da di dou
Nana Mouskouri
Quand je chante avec toi, Liberté144
Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté
Quand tu pleures, je pleure aussi ta peine
Quand tu trembles, je prie pour toi Liberté
Dans la joie ou les larmes je t'aime
Souviens-toi des jours de ta misère
Mon pays, tes bateaux étaient des galères
Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté
Et quand tu es absente j'espère
Qui es-tu ? Tradition ou bien réalité ?
Une idée de révolutionnaire
Moi je crois que tu es la seule vérité
La noblesse de notre humanité
Je comprends qu'on meurt pour te défendre Que l'on passe sa vie à
t'attendre
Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté
Dans la joie ou les larmes je t'aime
Les chansons de l'espoir ont ton nom et ta voix
Le chemin de l'histoire nous conduira vers toi
Liberté, Liberté
Georges Moustaki145
Ma solitude
Pour avoir si souvent dormi avec ma solitude,
Je m'en suis fait presque une amie, une douce habitude.
Elle ne me quitte pas d'un pas, fidèle comme une ombre.
Elle m'a suivi ça et là, aux quatres coins du monde.
Non, je ne suis jamais seul avec ma solitude.
Quand elle est au creux de mon lit, elle prend toute la place,
Et nous passons de longues nuits, tous les deux face à face.
Je ne sais vraiment pas jusqu'où ira cette complice,
Faudra-t-il que j'y prenne goût ou que je réagisse ?
Non, je ne suis jamais seul avec ma solitude.
Par elle, j'ai autant appris que j'ai versé de larmes.
Si parfois je la répudie, jamais elle ne désarme.
Et, si je préfère l'amour d'une autre courtisane,
Elle sera à mon dernier jour, ma dernière compagne.
Non, je ne suis jamais seul avec ma solitude.
Non, je ne suis jamais seul avec ma solitude.
Le métèque
Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Avec mes yeux tout délavés
Qui me donnent l'air de rêver
Moi qui ne rêve plus souvent
Avec mes mains de maraudeur
De musicien et de rôdeur
Qui ont pillé tant de jardins
Avec ma bouche qui a bu
Qui a embrassé et mordu
Sans jamais assouvir sa faim
Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
De voleur et de vagabond
Avec ma peau qui s'est frottée
Au soleil de tous les étés
Et tout ce qui portait jupon
Avec mon cœur qui a su faire
Souffrir autant qu'il a souffert
Sans pour cela faire d'histoires
Avec mon âme qui n'a plus
La moindre chance de salut
Pour éviter le purgatoire
Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
De voleur et de vagabond
Je viendrai, ma douce captive
Mon âme sœur, ma source vive
Je viendrai boire tes vingt ans
Et je serai prince de sang
Rêveur ou bien adolescent
Comme il te plaira de choisir
Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d'amour
Que nous vivrons à en mourir
Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d'amour
Que nous vivrons à en mourir
Alfred de Musset146
À Pépa
Pépa, quand la nuit est venue,
Que ta mère t'a dit adieu ;
Que sous ta lampe, à demie nue,
Tu t'inclines pour prier Dieu ;
A cette heure où l'âme inquiète
Se livre au conseil de la nuit ;
Au moment d'ôter ta cornette
Et de regarder sous ton lit ;
Quand le sommeil sur ta famille
Autour de toi s'est répandu ;
O Pépita, charmante fille,
Mon amour, à quoi penses-tu ?
Qui sait ? Peut-être à l'héroïne
De quelque infortuné roman ;
A tout ce que l'espoir devine
Et la réalité dément ;
Peut-être à ces grandes montagnes
Qui n'accouchent que de souris ;
A des amoureux en Espagne,
A des bonbons, à des maris ;
Peut-être aux tendres confidences
D'un coeur naïf comme le tien ;
A ta robe, aux airs que tu danses ;
Peut-être à moi, peut-être à rien.
Chanson de Fortunio
Si
vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer,
Je ne saurais, pour un empire,
Vous la nommer.
Nous allons chanter à la ronde,
Si vous voulez,
Que je l'adore et qu'elle est blonde
Comme les blés.
Je fais ce que sa fantaisie
Veut m'ordonner,
Et je puis, s'il lui faut ma vie,
La lui donner.
Du mal qu'une amour ignorée
Nous fait souffrir,
J'en porte l'âme déchirée
Jusqu'à mourir.
Mais j'aime trop pour que je die
Qui j'ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie
Sans la nommer.
Tristesse
J'ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaieté ;
J'ai perdu jusqu'à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.
Quand j'ai connu la Vérité,
J'ai cru que c'était une amie ;
Quand je l'ai comprise et sentie,
J'en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d'elle
Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde
Est d'avoir quelquefois pleuré.
Gérard de Nerval147
El Desdichado
Je
suis le ténébreux, --- le veuf, --- l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, --- et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s'allie.
Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.
Dans les Bois
Au
printemps l'oiseau naît et chante :
N'avez-vous pas ouï sa voix ?...
Elle est pure, simple et touchante,
La voix de l'oiseau --- dans les bois !
L'été, l'oiseau cherche l'oiselle ;
Il aime --- et n'aime qu'une fois !
Qu'il est doux, paisible et fidèle,
Le nid de l'oiseau --- dans les bois !
Puis quand vient l'automne brumeuse,
Il se tait... avant les temps froids.
Hélas ! qu'elle doit être heureuse
La mort de l'oiseau --- dans les bois !
Anna de Noailles148
Ce fut long, difficile et triste
Ce
fut long, difficile et triste
De te révéler ma tendresse ;
La voix s'élance et puis résiste,
La fierté succombe et se blesse.
Je ne sais vraiment pas comment
J'ai pu t'avouer mon amour ;
J'ai craint l'ombre et l'étonnement
De ton bel œil couleur du jour.
Je t'ai porté cette nouvelle !
Je t'ai tout dit ! je m'y résigne ;
Et tout de même, comme un cygne,
Je mets ma tête sous mon aile...
Mélodie
Comme un couteau dans un fruit
Amène un glissant ravage,
La mélodie au doux bruit
Fend le cœur et le partage
Et tendrement le détruit.
--- Et la langueur irisée
Des arpèges, des accords,
Descend, tranchante et rusée,
Dans la faiblesse du corps
Et dans l'âme divisée
Claude Nougaro149
Le jazz et la java
-
Ref -Quand le jazz est
Quand le jazz est là
La java s'en
*La java s'en va
Il y a de l'orage dans l'air
Il y a de l'eau dans le gaz
Entre le jazz et la java
Chaque jour un peu plus
Y a le jazz qui s'installe
Alors la rage au coeur
La java fait la malle
Ses p'tit's fesses en bataille
Sous sa jupe fendue
Elle écrase sa Gauloise
Et s'en va dans la rue
Ref
Quand j'écoute béat
Un solo de batterie
V'là la java qui râle
Au nom de la patrie
Mais quand je crie bravo
A l'accordéoniste
C'est le jazz qui m'engueule
Me traitant de raciste
Ref
Pour moi jazz et java
C'est du pareil au même
J'me saoule à la Bastille
Et m'noircis à Harlem
Pour moi jazz et java
Dans le fond c'est tout comme
Le jazz dit " Go men "
La java dit " Go hommes "
Ref
Jazz et java copains
Ça doit pouvoir se faire
Pour qu'il en soit ainsi
Tiens, je partage en frère
Je donne au jazz mes pieds
Pour marquer son tempo
Et je donne à la java mes mains
Pour le bas de son dos
Et je donne à la java mes mains
Pour le bas de son dos
La pluie fait des claquettes
La
pluie fait des claquettes
Sur le trottoir à minuit
Parfois, je m'y arrête,
Je l'admire, j'applaudis
Je suis son chapeau claque,
Son queue-de-pie vertical,
Son sourire de nacre
Sa pointure de cristal
Aussi douce que Marlène,
Aussi vache que Dietrich,
Elle troue mon bas de laine
Que je sois riche ou pas riche
Mais quand j'en ai ma claque
Elle essuie mes revers
Et m'embrasse dans la flaque
D'un soleil à l'envers
Avec elle je m'embarque
En rivière de diamants
J'la suis dans les cloaques
Ou elle claque son argent
Je la suis sur la vitre
D'un poète endormi,
La tempe sur le titre
Du poème ennemi
À force de rasades,
De tournées des grands-ducs,
Je flotte en nos gambades,
La pluie perd tout son suc
« Quittons-nous dis-je, c'est l'heureEt voici mon îlot
Salut pourquoi tu pleures ?
- Parce que je t'aime salaud. »
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapas Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapas Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapas Papa
Y'a pas
Y'a pas d'paroles
A cette chanson
Non !
René de Obaldia150
Le Plus Beau Vers de la Langue Française
« Le
geai gélatineux geignait dans le jasmin »
Voici, mes zinfints
Sans en avoir l'air
Le plus beau vers
De la langue française.
Ai, eu, ai, in
Le geai gélatineux geignait dans le jasmin...
Le poite aurait pu dire
Tout à son aise :
« Le geai volumineux picorait des pois fins »
Eh bien ! non, mes zinfints.
Le poite qui a du génie
Jusque dans son délire
D'une main moite
A écrit : « C'était l'heure divine où, sous le ciel gamin,
LE
GEAI
GÉLATINEUX
GEIGNAIT
DANS
LE
JASMIN.»
Gé, gé, gé, les gé expirent dans le ji.
Là, le geai est agi
Par le génie du poite
Du poite qui s'identifie À l'oiseau sorti de son nid
Sorti de sa ouate.
Quel galop !
Quel train dans le soupir !
Quel élan souterrain !
Quand vous serez grinds
Mes zinfints
Et que vous aurez une petite amie anglaise
yous pourrez murmurer
A son oreille dénaturée
Ce vers, le plus beau de la langue française
Et qui vient tout droit du gallo-romain :
« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »
Admirez comme
Voyelles et consonnes sont étroitement liées
Les zunes zappuyant les zuns de leurs zailes.
Admirez aussi, mes zinfints,
Ces gé à vif
Ces gé sans fin
Tous ces gé zingénus qui sonnent comme un glas :
Le geai gela ...
Biaise !
Trois heures de retenue.
Motif :
Tape le rythme avec son soulier froid
Sur la tète nue de son voisin.
Me copierez cent fois :
Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »
Les Jambes de Bois
Quand on perd une jambe à la guerre
On en met une autre en bois
Car il paraît qu'on a beau faire
Les jambes ne repoussent pas.
Mais peut-on me dire pourquoi
Il ne pousse pas de feuilles sur les jambes de bois ?
Des feuilles toutes vertes
Avec des tas d'insectes,
Des feuilles toutes belles
Où les papillons viendraient réparer leurs ailes...
Le soleil voudrait se mettre de la partie
Il pourrait y grimper des fruits,
Et ça serait tout de même chic
D'avoir sur soi des poires
Qu'on prendrait sans histoires
Des pommes et des prune et des petits pois chiches !
Si tous les hommes avaient une jambe de bois
Qu'on arroserait bien les jours qu'il ne pleut pas
Cà f'rait une forêt qui n'en finirait pas.
Florent Pagny151
Savoir aimer152
Savoir sourire
A une inconnue qui passe
N'en garder aucune trace
Sinon celle du plaisir
Savoir aimer
Sans rien attendre en retour
Ni égard, ni grand amour
Pas même l'espoir d'être aimé
Et savoir donner
Donner sans reprendre
Ne rien faire qu'apprendre
Apprendre à aimer
Aimer sans attendre
Aimer à tout prendre
Apprendre à sourire
Rien que pour le geste
Sans vouloir le reste
Et apprendre à vivre et s'en aller
Savoir attendre
Goûter à ce plein bonheur
Qu'on vous donne comme par erreur
Tant on ne l'attendait plus
Se voir y croire
Pour tromper la peur du vide
Ancrée comme autant de rides
Qui ternissent les miroirs
Mais savoir donner
Donner sans reprendre
Ne rien faire qu'apprendre
Apprendre à aimer
Aimer sans attendre
Aimer à tout prendre
Apprendre à sourire
Rien que pour le geste
Sans vouloir le reste
Et apprendre à vivre et s'en aller
Savoir souffrir
En silence sans murmure
Ni défense ni armure
Souffrir à vouloir mourir
Et se relever
Comme on renaît de ses cendres
Avec tant d'amour à revendre
Qu'on tire un trait sur le passé
Et savoir donner
Donner sans reprendre
Ne rien faire qu'apprendre
Apprendre à aimer
Aimer sans attendre
Aimer à tout prendre
Apprendre à sourire
Rien que pour le geste
Sans vouloir le reste
Et apprendre à vivre et s'en aller
Apprendre à rêver
A rêver pour deux
Rien qu'en fermant les yeux
Et savoir donner
Donner sans rature
Ni demi-mesure
Apprendre à rester
Vouloir jusqu'au bout
Rester malgré tout
Apprendre à aimer
Et s'en aller
Et s'en aller...
Ma liberté de penser153
Quitte à tout prendre,
Prenez mes gosses et la télé,
Ma brosse à dents, mon revolver,
La voiture ça c'est déjà fait
Avec les interdits bancairesPrenez ma femme, le canapé,
Le micro-ondes, le frigidaire,
Et même jusqu'à ma vie privée
De toute façon à découvert,
Je peux bien vendre mon âme au Diable,
Avec lui, on peut s'arranger,
Puisqu'ici tout est négociable,
Mais vous n'aurez pas
Ma liberté de penser
Prenez mon lit,
Les disques d'or, ma bonne humeur,
Les p'tites cuillères,
Tout c'qu'à vos yeux a d'la valeur
Et dont je n'ai plus rien à faire,
Quitte à tout prendre, n'oubliez pas
Le Shit planqué sous l'étagère,
Tout c'qui est beau et compte pour moi
J'préfère qu'ça parte à l'Abbé Pierre
J'peux donner mon corps à la science
S'il y a quelque chose à prélever,
Et que ça vous donne bonne conscience
Mais vous n'aurez pas
Ma liberté de penser
Ma liberté de penser
J'peux vider mes poches sur la table,
Ca fait longtemps qu'elles sont trouées,
Baisser mon froc, j'en suis capable,
Mais vous n'aurez pas
Ma liberté de penser
Pour que vos p'tites affaires s'arrangent,
J'prends juste mon pyjama rayé,
J'vous fait cadeau des oranges
Vous pouvez bien même tout garder
J'emporterai rien en enfer,
Quitte à tout prendre, j'préfère y aller
Si l'paradis vous est offert
Je peux bien vendre mon âme au Diable,
Avec lui, on peut s'arranger,
Puisqu'ici tout est négociable,
Mais vous n'aurez pas
Non vous n'aurez pas
Ma liberté de penser
Ma liberté de penser
Charles Péguy154
Adieu à la Meuse
Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
Meuse, adieu : j'ai déjà commencé ma partance
En des pays nouveaux où tu ne coules pas.
Voici que je m'en vais en des pays nouveaux :
Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;
Je m'en vais m'essayer à de nouveaux travaux,
Je m'en vais commencer là-bas les tâches neuves.
Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,
Tu couleras toujours, passante accoutumée,
Dans la vallée heureuse où l'herbe vive pousse,
Ô Meuse inépuisable et que j'avais aimée.
Tu couleras toujours dans l'heureuse vallée ;
Où tu coulais hier, tu couleras demain.
Tu ne sauras jamais la bergère en allée,
Qui s'amusait, enfant, à creuser de sa main
Des canaux dans la terre, à jamais écroulés.
La bergère s'en va, délaissant les moutons,
Et la fileuse va, délaissant les fuseaux.
Voici que je m'en vais loin de tes bonnes eaux,
Voici que je m'en vais bien loin de nos maisons.
Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine,
Ô Meuse inaltérable et douce à toute enfance,
Ô toi qui ne sais pas l'émoi de la partance,
Toi qui passes toujours et qui ne pars jamais,
Ô toi qui ne sais rien de nos mensonges faux,
Ô Meuse inaltérable, ô Meuse que j'aimais,
Quand reviendrai-je ici filer encor la laine ?
Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?
Quand nous reverrons-nous ? Et nous reverrons-nous ?
Meuse que j'aime encore, ô ma Meuse que j'aime...
Georges Perec155
Pangramme
Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume
Alphabets
Vocalisations
A
noir (Un blanc), I roux, U safran, O azur :
Nous saurons au jour dit ta vocalisation :
A, noir carcan poilu d'un scintillant morpion
Qui bombinait autour d'un nidoral impur,
Caps obscurs ; qui, cristal du brouillard ou du Khan,
Harpons du fjord hautain, Rois Blancs, frissons d'anis ?
I, carmin, sang vomi, riant ainsi qu'un lis
Dans un courroux ou dans un alcool mortifiant ;
U, scintillations, ronds divins du flot marin,
Paix du pâtis tissu d'animaux, paix du fin
Sillon qu'un fol savoir aux grands fronts imprima ;
O, finitif clairon aux accords d'aiguisoir,
Soupirs ahurissants Nadir ou Nirvâna :
O l'omicron, rayon violin dans son Voir !
Benjamin Péret156
Le grand jeu
Je
suis le cheveu de plomb
qui tombe d'astre en astre
et deviendra la comète
qui te détruira dans un an et un jour
Maintenant il n'y a ni jour ni année
il y a une plante impeccable
dont tu voudrais être l'égal
Pour être l'égal des plantes
il faut être grand dans la vie
et solide dans la mort
Or je suis seul immobile et muet comme un astre
les pieds baignant dans les nuages
qui comme autant de bouches
me condamnent à rester parmi les être immobiles
désespoir des plantesPourtant un jour les liquides révoltés
jailliront vers les nuages
armes meurtrières
maniées par des femmes bleues
comme les yeux des filles du nord
Et ce jour-là sera dans un an et un jour
S'essouffler
Ah
fromage voilà la bonne madame
Voilà la bonne madame au lait
Elle est du bon lait du pays qui l'a fait
Le pays qui l'a fait était de son village
Ah village voilà la bonne madame
Voilà la bonne madame fromage
Elle est du pays du bon lait qui l'a fait
Celui qui l'a fait était de sa madame
Ah fromage voilà du bon pays
Voilà du bon pays au lait
Il est du bon lait qui l'a fait du fromage
Le lait qui l'a fait était de sa madame
Edith Piaf157
Hymne à l'amour158
Le
ciel bleu sur nous peut s'effondrer
Et la Terre peut bien s'écrouler
Peu m'importe si tu m'aimes
Je me fous du monde entier
Tant qu'l'amour innondera mes matins
Tant qu'mon corps frémira sous tes mains
Peu m'importe les problèmes
Mon amour, puisque tu m'aimes
J'irais jusqu'au bout du monde
Je me ferais teindre en blonde
Si tu me le demandais
J'irais décrocher la Lune
J'irais voler la fortune
Si tu me le demandais
Je renierais ma patrie
Je renierais mes amis
Si tu me le demandais
On peut bien rire de moi
Je ferais n'importe quoi
Si tu me le demandais
Si un jour, la vie t'arrache à moi
Si tu meurs, que tu sois loin de moi
Peu m'importe si tu m'aimes
Car moi je mourrais aussi
Nous aurons pour nous l'éternité
Dans le bleu de toute l'immensité
Dans le ciel, plus de problème
Mon amour, crois-tu qu'on s'aime ?
Dieu réunit ceux qui s'aiment
Non, je ne regrette rien159
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
Ni le bien qu'on m'a faitNi le mal
Tout ça m'est bien égal
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
C'est payé, balayé, oublié
Je me fous du passé
Avec mes souvenirs
J'ai allumé le feu
Mes chagrins, mes plaisirs
Je n'ai plus besoin d'eux
Balayé les amours
Avec leurs trémolos
Balayé pour toujours
Je repars à zéro
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
Ni le bien qu'on m'a fait
Ni le mal
Tout ça m'est bien égal
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
Car ma vie
Car mes joies
Aujourd'hui
Ça commence avec toi
Henri Pichette160
Ode à la Neige
la
légère
candide capricieuse
tourbillonnante
ouatée
poudreuse
neige dont j'aime
la
lente lente
chute
par un jour de grisaille aux vapeurs violâtres
ou quelquefois même (j'ai vu)
par un ciel terre de Sienne
elle papillonne blanc,
plus blanc que les piérides blanches
qui volettent en avril
comme fiévreusement,
à moins que ce ne soit frileusement
autour de roses couleur d'âtre
météore qui touche ma manche
de ratine, y posant des cristaux à six branches
sous mes yeux d'étincelles pluie
de
plumes
de
mouettes
muettes
recouvrant la plaine déshéritée
emmantelant la forêt squelettique
épaisse, assoupissante et ensevelissante
blanche telle une belle absence de parole
blanche autant qu'absolue
dans un silence d'œil
qui rêve l'éternité blancheneige neigée tellement soleillée
que d'un blanc aveuglant et brûlante !
moelle de diamant
neiges du Harfang aux iris jaunes d'or
et ventre blanc pur de la Panthère des neiges
de quel oiseau fléché fuyant à travers ciel
ce pointillé de sang sur la neige vierge ?
regardez, par delà cette grille givrée
d'innocentes hermines dorment tout de leur long
sur les bras des croix
alors qu'à l'intérieur l'enfant
le front appuyé à la vitre pour jouer
fait de la buée,
dehors chaque flocon éclate une petite larme
qui roule en bas du carreau
où le mastic est vieux comme la maisonEt tout là-bas
(à l'heure de mon cœur qui bat tout bas)
quelqu'un contemple la rencontre de la neige
floconneuse, innombrable
avec la mer formidable,
comme de plomb, glauque
André Pieyre de Mandiargues161
La porte tournante
La
porte tourne,
J'y suis,
La porte a tourné,
Je n'y suis pas,
La porte me regarde
La porte se nettoie d'un coup de langue
La porte se gratte et s'endort,
La porte s'est raidie
Et ses yeux sont éteints,
J'attends
Cependant je sais bien
Que la porte a tourné
Pour la dernière fois.
Le Musée noir
L'un des derniers à entrer au bassin fut le vidame des Moulineaux, provoqué en combat singulier par Rhéa d'Antony qui mit son point d'honneur à ne le terrasser que d'œillades, grâce au seul appui d'un miroir à main qu'elle faisait aller sans cesse au-dessus et à côté de son visage très pâle, pour en rabattre sur l'ennemi les expressions sévères avec tous les feux inexorables de ses prunelles couleur d'aile de martinet. Un bond du vidame, qui s'escrimait avec beaucoup d'agilité d'un couteau à fruit, porta cette arme assez haut pour trancher du coup l'épaulette d'une robe dont la soie touffue et froncée ressemblait à la mousse bleu argent qui s'attache aux troncs des bouleaux ; ainsi qu'une écorce qu'on déchire s'écroula le lourd tissu, et le sein de la comtesse se montra à tous les regards, plus large, plus blanc sous sa pointe faiblement rosée qu'un bouclier de sucre candi, tandis que le miroir, dextrement incliné, en jetait aux yeux du chétif personnage les reflets médusants. Celui-ci n'y put résister, et les géantes le lancèrent évanoui dans la fosse où l'attendaient tous ses pareils.
Christine de Pisan162
Je ne sais comment je dure ...
Je ne sais comment je dure ;
Car mon dolent cœur fond d'ire,
Et plaindre n'ose, ni dire
Ma douloureuse aventure,
Ma dolente vie obscure,
Rien, hors la mort, ne désire ;
Je ne sais comment je dure.
Et me faut par couverture
Chanter quand mon cœur soupire,
Et faire semblant de rire ;
Mais Dieu sait ce que j'endure ;
Je ne sais comment je dure
Chanson
A
qui dira-t-elle sa peine,
La fille qui n'a point d'ami ?
La fille qui n'a point d'ami,
Comment vit-elle ?
Elle ne dort ni jour ni demi
Mais toujours veille.
Ce fait amour qui la réveille
Et qui la garde de dormir.
A qui dit-elle sa pensée,
La fille qui n'a point d'ami ?
Il y a bien qui en ont deux,
Deux, trois ou quatre,
Mais je n'en ai pas un tout seul,
Pour moi ébattre Hélas ! mon joli temps se passe,
Mon téton commence à mollir.
A qui dit-elle sa pensée,
La fille qui n'a point d'ami ?
J'ai le vouloir très humain,
Et tel courage
Que plutôt anuit que demain
En mon jeune âge
J'aimerais mieux mourir de rage
Que de vivre en un tel ennui.
A qui dit-elle sa pensée
La fille qui n'a point d'ami.
Michel Polnareff163
La poupée qui fait non164
- *
C'est une poupée qui fait non ...non ...non ...non ...
Toute la journée elle fait non ...non..non ...non ...
Elle est ... elle est tell'ment jolie
Que j'en rêve la nuit.
C'est une poupée qui fait non ...non ...non ...non ...
Toute la journée, elle fait non ...non ...non..non ...
Personne ne lui a jamais appris
Qu'on pouvait dire oui.
Non ...non ...non ...non ...
Non ...non ...non ...non ...
Sans même écouter, elle fait non ...non ...non ...non ...
Sans même regarder, elle fait non ...non ...non ...non ...
Mais c'est une poupée qui fait non ...non ...non ...non ...
Toute la journée elle fait non ...non ...non ...non ...
Personne ne lui a jamais appris
Que l'on peut dire oui ...
Non ...non ...non ...non ...
Non ...non ...non ...non...
L'amour avec toi
Il
est des mots qu'on peut penser
Mais à pas dire en société.
Moi je me fous de la société
Et de sa prétendue moralité
J'aim'rais simplement faire l'amour avec toi
J'aim'rais simplement faire l'amour avec toi
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
Bien sûr, moi, je pourrais te dire
Que je n'vis que par ton sourire
Que tes yeux sont de tous les yeux, les plus bleus
La la la ... La la la ...
Moi je veux faire l'amour avec toi
Moi je veux faire l'amour avec toi
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
D'aucuns diront : on ne peut pas
Parler à un'jeune fille comme ca !
Ceux-là le font, mais ne le disent pas
Moi, c'est un rêve et ce soir c'est pour ca :
Que moi je veux faire L'amour avec toi
Que moi je veux faire L'amour avec toi
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
Oh oh oh ... Oh oh oh...
Francis Ponge165
Le pain
La
surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression
quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait à sa disposition
sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.
Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous
dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées,
crêtes, ondulations, crevasses... Et tous ces plans dès lors si
nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application
couche ses feux, --- sans un regard pour la mollesse ignoble
sous-jacente.
Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à
celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises
soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs
fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des
autres, et la masse en devient friable...
Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de
respect que de consommation.
Les plaisirs de la porte
Les
rois ne touchent pas aux portes.
Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou
rudesse l'un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui
pour le remettre en place, --- tenir dans ses bras une porte.
... Le bonheur d'empoigner au ventre par son nœud de porcelaine l'un de
ces hauts obstacles d'une pièce ; ce corps à corps rapide par lequel un
instant la marche retenue, l'œil s'ouvre et le corps tout entier
s'accommode à son nouvel appartement.
D'une main amicale il la retient encore, avant de la repousser
décidément et s'enclore, --- ce dont le déclic du ressort puissant mais
bien huilé agréablement l'assure.
Max Pons166
Voyage en chair
Respiration bleutée
Dans les poumons du rêve
L'astre rougeoyant est centre de gravité
Toujours plus seul à seul
Au plus profond du découvrir
Quelle migration laiteuse
Quelle molle volupté
Naviguent en franchise
Dans la soyeuse grotte
Ici point de rassurants chemins
Mais le vertige tout puissant
De l'insaisissable
Pierre de caresse
Pierre de caresse
Pierre maternelle
Baignée de patience aquatique
Poisson immobile
La nage des eaux t'a modelé.
Tu ouvres tes yeux de taupe secondaire
Quand le carrier jette à la lumière
Tes cents millions d'années
De reclus
La pluie te rend la mémoire
De l'eau première
Et le soleil te redonne
À l'enfance du feuLe roc s'est ouvert
Cette carrière
Devient chair
Ici
On se perpétue
Roc bleui à force
De regarder le ciel
Rôti à coups de grand soleil
Tu portes ta charge d'homme
Une tour éblouie du blanc
De la carrière.
Jacques Prévert167
En sortant de l'école
En
sortant de l'école
nous avons rencontré
un grand chemin de fer
qui nous a emmenés
tout autour de la terre
dans un wagon doré
Tout autour de la terre
nous avons rencontré
la mer qui se promenait
avec tous ses coquillages
ses îles parfumées
et puis ses beaux naufrages
et ses saumons fumés
Au-dessus de la mer
nous avons rencontré
la lune et les étoiles
sur un bateau à voiles
partant pour le Japon
et les trois mousquetaires
des cinq doigts de la main
tournant ma manivelle
d'un petit sous-marin
plongeant au fond des mers
pour chercher des oursins
Revenant sur la terre
nous avons rencontré
sur la voie de chemin de fer
une maison qui fuyait
fuyait tout autour de la Terre
fuyait tout autour de la mer
fuyait devant l'hiver
qui voulait l'attraper
Mais nous sur notre chemin de fer
on s'est mis à rouler
rouler derrière l'hiver
et on l'a écrasé
et la maison s'est arrêtée
et le printemps nous a salués
C'était lui le garde-barrière
et il nous a bien remerciés
et toutes les fleurs de toute la terre
soudain se sont mises à pousser
pousser à tort et à travers
sur la voie du chemin de fer
qui ne voulait plus avancer
de peur de les abîmer
Alors on est revenu à pied
à pied tout autour de la terre
à pied tout autour de la mer
tout autour du soleil
de la lune et des étoiles
A pied à cheval en voiture
et en bateau à voiles.
Les feuilles mortes
Oh
!
Je voudrais tant que tu te souviennes
des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois je n'ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
et le vent du nord les emporte
dans la nuit froide de l'oubli
Tu vois je n'ai pas oublié
la chanson que tu me chantais
C'est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m'aimais
et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m'aimais
et que j'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer efface sur le sable
les pas des amants désunis
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
sourit toujours et remercie la vie
Je t'aimais tant tu étais si jolie
Comment veux-tu que je t'oublie
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Tu étais ma plus douce amie...
Mais je n'ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantais
toujours toujours je l'entendrai
C'est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m'aimais et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble toi qui m'aimais que j'aimais
lais la vie sépare ceux qui s'aiment
out doucement
ans faire de bruit
et la mer efface sur le sable
les pas des amants désunis.
Le bonhomme de neige
Dans la nuit de l'hiver
galope un grand homme blanc
c'est un bonhomme de neige
avec une pipe en bois
un grand bonhomme de neige
poursuivi par le froid
il arrive au village
voyant de la lumière
le voilà rassuré.
Dans une petite maison
il entre sans frapper
et pour se réchauffer
s'assoit sur le poêle rouge,
et d'un coup disparaît
ne laissant que sa pipe
au milieu d'une flaque d'eau
ne laissant que sa pipe
et puis son vieux chapeau.
Yvonne Printemps168
Les chemins de l'amour169
Les
chemins qui vont à la mer
Ont gardé de notre passage
Des fleurs effeuillées et l'écho sous leurs arbres
De nos deux rires clairs.
Hélas, des jours de bonheur,
Radieuses joies envolées,
Je vais sans retrouver traces dans mon cœur.
Chemins de mon amour,
Je vous cherche toujours.
Chemins perdus vous n'êtes plus
Et vos échos sont sourds.
Chemins du désespoir,
Chemins du souvenir,
Chemins du premier jour,
Divins chemins d'amour.
Si je dois l'oublier un jour,
La vie effaçant toute chose,
Je veux dans mon cœur qu'un souvenir
Repose plus fort que l'autre amour.
Le souvenir du chemin,
Où tremblante et toute éperdue,
Un jour j'ai senti sur moi brûler tes mains
Chemins de mon amour,
Je vous cherche toujours.
Chemins perdus,
Vous n'êtes plus
Et vos échos sont sourds.
Chemins du désespoir,
Chemins du souvenir
Chemins du premier jour,
Divins chemins d'amour.
Quand Les Papillons170
On
s′est rencontrés, le coeur plein de fièvre,
Les yeux égarés de rêves charmants.
Le même baiser nous venait aux lèvres
Dans l'enchantement des premiers serments ;
Ah ! les billets doux, peuplés de chimères,
Les fleurs qu′on effeuille en disant un nom...
Tous ces songes bleus sont éphémères ;
On se quitte un jour, ne jurez pas "non ".
{Refrain :}
Quand les papillons fermeront leurs ailes,
Les coeurs d'amants seront fidèles.
Quand les fleurs naîtront pour durer toujours,
Les chansons d'amour seront éternelles.
Que sont devenues les belles promesses ?
Et toi, tes serments, où sont-ils partis ?
Va donc embrasser tes folles maîtresses !
Toi, va retrouver tes amants maudits !
On se fait au cœur d′atroces blessures,
Oubliant soudain qu′on s'est adorés.
Puis on se sépare avec des injures :
Vous pensiez en rire et vous en pleurez !
{au Refrain}
Petit à petit la douleur s′efface ;
La haine et l'amour n′ont plus qu'un reflet.
Sur votre chemin un autre qui passe
Porte comme vous son triste regret ;
Au bruit des baisers, à deux on oublie ;
Pour se consoler on se prend la main,
Et, toujours enfants à travers la vie,
On pleure aujourd′hui pour chanter demain !
Sully Prudhomme171
Soupir
Ne
jamais la voir ni l'entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais, fidèle, toujours l'attendre,
Toujours l'aimer.
Ouvrir les bras et, las d'attendre,
Sur le néant les refermer,
Mais encor, toujours les lui tendre,
Toujours l'aimer.
Ah ! Ne pouvoir que les lui tendre,
Et dans les pleurs se consumer,
Mais ces pleurs toujours les répandre,
Toujours l'aimer.
Ne jamais la voir ni l'entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais d'un amour toujours plus tendre
Toujours l'aimer.
Raymond Queneau172
Quatre Morales élémentaires
- - -
- - -
La pendule
Je mbaladais sulles boulevards
Lorsque jrencontre lami
Bidard
Il avait lair si estomaqué
Que jlui ai dmandé dsesspliquer
Eh bien voilà me dit-il
Jviens davaler ma pendule
Alors jvais chez lchirurgien
Car jai une peupeur de chien
Que ça mtombe dans les vestibules
Un mois après jrevois mon copain
Il avait lair tout skia dplus rupin
Alors je suis été ltrouver
Et jlavons sommé dsesspliquer
Eh bien voilà me dit-il
Jgagne ma vie avec ma pendule
J'ai su lestomac un petit cadran
Je vends lheure à tous les passants
En attendant qujai
Icadran sulles vestibules
A la fin ltype issuissuida
Lossquil eut vu qupersonne lopéra
Et comme jarrivais juste sul chantier
Moi je lui ai demandé qui vienne sesspliquer
Eh bien voilà me dit-il
Jen avais assez davoir une pendule
Ça mempèchait ddormir la nuit
Pour la remonter fallait mfaire un trou dans ldos
Jpréfère être pendu qupendule
Lorsquil fut mort jvais à son enterrement
Cétnit
Imatin ça mennuyait bien
Mais lorsqui fut dans
Itrou ah skon rigola
Quand au fond dla bière le septième coup dmidi tinta
Eh bien voilà voilà voilà
Il avait avalé une pendule
Ça narrive pas à tous les chrétiens
Même à ceux quont un estomm de chien
Et du cœur dans les vestibules
Maigrir
Y
en a qui maigricent sulla terre
Du vente du coq-six ou des jnous
Y en a qui maigricent le caractère
Y en a qui maigricent pas du tout
Oui mais
Moi jmégris du bout des douas
Oui du bout des douas
Oui du bout des douas
Moi jmégris du bout des douas
Seskilya dplus diatingié
Lautt jour
Roulvar de la
Villette
Vlà jrenconte le bœuf à la mode
Jlui dis
Tu mas l'air un peu blett
Viens que jte paye une belle culotte
Seulement jai pas pu passque
Moi jmégris du bout des douas
Oui du bout des douas
Oui du bout des douas
Moi jmégris du bout des douas
Seskilya dplus distinglé
Dpuis ctemps-là jfais pus dgymnastique
Et jmastiens des sports dbiver
Et comme avec fureur jmastique
Je pense que si je persévère
Eh bien
Jmégrirai du bout des douas
Oui du bout des douas.
Oui du bout des douas
Jmégrirai même de partout
Même de lesstrémité du cou
Pauvre type
Toto a un nez de chèvre et un pied de porc
Il porte des chaussettes
en bois d'allumette
et se peigne les cheveux
avec un coupe-papier qui a fait long feu
S'il s'habille les murs deviennent gris
S'il se lève le lit explose
S'il se lave l'eau s'ébroue
Il a toujours dans sa poche
un vide-poche
Pauvre type
Si tu t'imagines
Si
tu t'imagines si tu t'imagines fillette fillette si tu t'imagines xa va
xa va xa va durer toujours la saison des za la saison des za saison des
amours ce que tu te goures fillette fillette
ce que tu te goures
Si tu crois petite si tu crois ah ah que ton teint de rose ta taille de
guêpe tes mignons biceps tes ongles d'émail ta cuisse de nymphe et ton
pied léger si tu crois petite xa va
xa va xa
va durer toujours ce que tu te goures fillette fillette ce que tu te
goure »
les beaux jours s'en vont les beaux jours de fête soleils et planètes
tournent tous en rond mais toi ma petite tu marches tout droit vers sque
tu vois pas très sournois
s'approchent
la ride véloce
la pesante graisse
le menton triplé
le muscle avachi
allons cueille cueille
les roses les roses
roses de la vie
et que leurs pétales
soient la mer étale
de tous les bonheurs
allons cueille cueille
si tu le fais pas
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures
L'esprit et la matière
Dignité de l'éléphant
Dignité du ciron
Dignité du chêne
Dignité du lichen
Dignité de la montagne
Dignité du grain de sable
Les consciences charnues s'étalant sur les plages
ont-elles la grandeur des âmes d'un micron ?
Jean Racine173
Oreste
Grâce aux dieux ! Mon malheur passe mon espérance :
Oui, je te loue, ô ciel ! De ta persévérance.
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J'étais né pour servir d'exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli :
Hé bien, je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie :
L'un et l'autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois coeurs qui n'ont pu s'accorder.
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne ?
De quel côté sortir ? D'où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j'entrevois...
Dieu ! Quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
(...)
Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l'embrasse ?
Elle vient l'arracher au coup qui le menace ?
Dieux, quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons, quel serpents traîne-t-elle après soi ?
Hé bien, filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
À qui destinez-vous l'appareil qui vous suit ?
Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit ?
Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione.
L'ingrate mieux que vous saura me déchirer,
Et je lui porte enfin mon coeur à dévorer.
Serge Reggiani174
Ma liberté175
Ma
liberté, longtemps je t'ai gardée, comme une perle rare,
Ma liberté,C'est toi qui m'as aidé à larguer les amarres.
On allait n'importe où, on allait jusqu'au bout des chemins de
fortune
On cueillait en rêvant une rose des vents sur un rayon de lune.
Ma liberté devant tes volontés ma vie était soumise
Ma liberté je t'avais tout prêté ma dernière chemise
Et combien j'ai souffert pour pouvoir satisfaire toutes tes exigences
J'ai changé de pays, j'ai perdu mes amis pour gagner ta confiance.
Ma liberté, tu as su désarmer mes moindres habitudes,
Ma liberté, toi qui m'as fait aimer même la solitude.
Toi qui m'as fait sourire quand je voyais finir une belle aventure,
Toi qui m'as protégé quand j'allais me cacher pour soigner mes
blessures.
Ma liberté, pourtant je t'ai quittée une nuit de décembre,
J'ai déserté les chemins écartés que nous suivions ensemble.
Lorsque sans me méfier les pieds et poings liés je me suis laissé
faire,
Et je t'ai trahie pour une prison d'amour et sa belle geôlière.(bis)
Le petit garçon176
Ce
soir mon petit garçon mon enfant mon amour
Il pleut sur la maison mon garçon, mon amour
Comme tu lui ressembles
On reste tous les deux
On va bien jouer ensemble
On est là tous les deux seuls
Ce soir elle ne rentre pas, je n'sais plus, je n'sais pas
Elle écrira demain peut-être nous aurons une lettre
Il pleut sur le jardin
Je vais faire du feu
Je n'ai pas de chagrin
On est là tous les deux, seuls
Attends, je sais des histoires
Il était une fois
Il pleut dans ma mémoire
Je crois ne pleure pas
Attends, je sais des histoires
Mais il fait un peu froid ce soir
Une histoire de gens qui s'aiment
Une histoire de gens qui s'aiment
Tu vas voir
Ne t'en va pas
Ne me laisse pas
Je ne sais plus faire de feu mon enfant, mon amour
Je ne peux plus grand-chose mon garçon, mon amour
Comme tu lui ressembles
On est là tous les deux
Perdus parmi les choses
Dans cette grande chambre, seuls
On va jouer à la guerre et tu t'endormiras
Ce soir elle ne s'ra pas là, je n'sais plus, je n'sais pas
Je n'aime pas l'hiver
Il n'y a plus de feu
Il n'y a plus rien à faire
Qu'à jouer tous les deux, seuls
Attends, je sais des histoires
Il était une fois
Je n'ai plus de mémoire
Je crois, ne pleure pas,
Attends, je sais des histoires
Mais il est un peu tard ce soir
L'histoire de gens qui s'aimèrent
Et qui jouèrent à la guerre
Ecoute-moi
Elle n'est plus là
Non ; ne pleure pas.
Henri de Regnier177
Si j'ai parlé...
Si
j'ai parlé
De mon amour, c'est à l'eau lente
Qui m'écoute quand je me penche
Sur elle ; si j'ai parlé
De mon amour, c'est au vent
Qui rit et chuchote entre les branches ;
Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau
Qui passe et chante
Avec le vent ;
Si j'ai parlé
C'est à l'écho
Si j'ai aimé de grand amour,
Triste ou joyeux,
Ce sont tes yeux ;
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce fut ta bouche grave et douce,
Ce fut ta bouche
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce furent ta chair tiède et tes mains fraîches,
Et c'est ton ombre que je cherche.
Le silence
Le
silence est peut-être une voix qui s'est tue
Comme le dieu se tait debout en sa statue,
Et par elle n'a plus de vivant aujourd'hui
Que son ombre, au soleil, qui tourne autour de lui.
Le silence est peut-être une voix qui sait tout
Comme un dieu taciturne en son marbre debout,
Dont le geste éternel fait signe qu'on écoute
Ce que dira son ombre aux passants de la route,
Qui regardent, d'en bas et le genou plié,
L'ordre silencieux du dieu pétrifié.
Renaud178
Mistral gagnant
À
m'asseoir sur un banc cinq minutes avec toi
Et regarder les gens tant qu'y en a
Te parler du bon temps qu'est mort ou qui r'viendra
En serrant dans ma main tes p'tits doigts
Pi donner à bouffer à des pigeons idiots
Leur filer des coups d'pied pour de faux
Et entendre ton rire qui lézarde les murs
Qui sait surtout guérir mes blessures
Te raconter un peu comment j'étais, minot
Les bonbecs fabuleux qu'on piquait chez l'marchand
Car-en-sac et Mintho caramels à un franc
Et les Mistral gagnants
À marcher sous la pluie cinq minutes avec toi
Et regarder la vie tant qu'y en a
Te raconter la terre en te bouffant des yeux
Te parler de ta mère un p'tit peu
Et sauter dans les flaques pour la faire râler
Bousiller nos godasses et s'marrer
Et entendre ton rire comme on entend la mer
S'arrêter, repartir en arrière
Te raconter surtout les carambars d'antan et les coco-boers
Et les vrais roudoudous qui nous coupaient les lèvres
et nous niquaient les dents
Et les Mistral gagnants
À m'asseoir sur un banc cinq minutes avec toi
Regarder le soleil qui s'en va
Te parler du bon temps qu'est mort et je m'en fous
Te dire que les méchants c'est pas nous
Que si moi je suis barge ce n'est que de tes yeux
Car ils ont l'avantage d'être deux
Et entendre ton rire s'envoler aussi haut
Que s'envolent les cris des oiseaux
Te raconter enfin qu'il faut aimer la vie et l'aimer même si
Le temps est assassin et emporte avec lui
Les rires des enfants et les Mistral gagnants
Et les Mistral gagnants
Pierre Reverdy179
Tard dans la vie
Je
suis dur je suis tendre
Et j'ai perdu mon temps
À rêver sans dormir
À dormir en marchant
Partout où j'ai passé
J'ai trouvé mon absence
je ne suis nulle part
Excepté le néant
je porte accroché au plus haut des entrailles
À la place où la foudre a frappé trop souvent
Un cœur où chaque mot a laissé son entaille
Et d'où ma vie s'égoutte au moindre mouvement
La repasseuse
Autrefois ses mains faisaient des taches roses sur le linge éclatant qu'elle repassait. Mais dans la boutique où le poêle est trop rouge son sang s'est peu à peu évaporé. Elle devient de plus en plus blanche et dans la vapeur qui monte on la distingue à peine au milieu des vagues luisantes des dentelles.
Ses cheveux blonds forment dans l'air des boucles de rayons et le fer continue sa route en soulevant du linge des nuages -- et autour de la table son âme qui résiste encore, son âme de repasseuse court et plie le linge en fredonnant une chanson -- sans que personne y prenne garde.
Flaques de verre
Je ne vois plus la poésie qu'entre les lignes. Elle n'est plus pour moi, elle n'a jamais été pour moi dans les livres. Elle flotte dans la rue, dans le ciel, dans les ateliers sinistres, sur la ville. Elle plane magistralement sur la vie qui, par moments, la défigure. Et ce ciel, tourmenté et changeant, qui se reflète sur les routes, à peine dessinées, de l'avenir, dans les flaques, ce ciel qui attire nos mains, ce ciel soyeux, caressé tant de fois comme une étoffe --derrière les vitres brisées, la poésie, sans mots et sans idées, qui se découvre.
Georges Ribemont Dessaignes180
Les châteaux
Ils
ont les châteaux de la Loire
Pour les amours de leurs week-ends
Comme ils ont dans leurs coffres-forts
Des battements de leur coeur d'or
Dans leur auto américaine
Majesté venez faire un tour
Vive le roi François !
Et vive le roi Louis !
Vive le roi Henri !
Salut les châteaux de l'histoire
J'ai pour château le coeur des belles
Claires amours de mes nuits blanches
Et si demain je suis un mort
Donnez des fleurs à la plus belle Et baisez le sein le plus doux
C'est moi qui suis mort là-dessous
Vive Suze et Suzon !
Et vive ma reine Anne !
Et vive ma Suzanne !
Salut beaux bras comme des branches
Et mille châteaux en Espagne
Pour les amours de la misère
J'en ai bâtis plein l'univers
Avec des rires et des larmes Frères il faut vivre et mourir
J'ai dans les mains la fleur des rêves
Vivent les quatre vents
Du matin jusqu'au soir
O châteaux des espoirs
Salut frères je vous emmène
Jean Richepin181
Ballade du Roi des Gueux
Venez à moi, claquepatins,
Loqueteux, joueurs de musettes,
Clampins, loupeurs, voyous, catins,
Et marmousets, et marmousettes,
Tas de traîne-cul-les-housettes,
Race d'indépendants fougueux !
Je suis du pays dont vous êtes :
Le poète est le Roi des Gueux.
Vous que la bise des matins,
Que la pluie aux âpres sagettes,
Que les gendarmes, les mâtins,
Les coups, les fièvres, les disettes
Prennent toujours pour amusettes,
Vous dont l'habit mince et fongueux
Paraît fait de vieilles gazettes,
Le poète est le Roi des Gueux.
Vous que le chaud soleil a teints,
Hurlubiers dont les peau bisettes
Ressemblent à l'or des gratins,
Gouges au front plein de frisettes,
Momignards nus sans chemisettes,
Vieux à l'oeil cave, au nez rugueux,
Au menton en casse-noisettes,
Le poète est le Roi des Gueux.
ENVOI
Ô Gueux, mes sujets, mes sujettes
La Flute
Je
n'étais qu'une plante inutile, un roseau.
Aussi je végétais, si frêle, qu'un oiseau
En se posant sur moi pouvait briser ma vie.
Maintenant je suis flûte et l'on me porte envie.
Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais,
Un matin en passant m'arracha du marais,
De mon coeur, qu'il vida, fit un tuyau sonore,
Le mit sécher un an, puis, le perçant encore,
Il y fixa la gamme avec huit trous égaux ;
Et depuis, quand sa lèvre aux souffles musicaux
Éveille les chansons au creux de mon silence,
Je tressaille, je vibre, et la note s'élance ;[
]{.underline}Le chapelet des sons va s'égrenant dans l'air ;
On dirait le babil d'une source au flot clair ;
Et dans ce flot chantant qu'un vague écho répète
Je sais noyer le cœur de l'homme et de la bête.
Jehan Rictus182
Furtif
Les
nuits où j'ai la Lun'dans l'dos,
J'piste mon Ombr'su'la chaussée,
Quand qu'j'ai la Lun'en fac'des nuits,
C'est mon Ombre alorss qui me suit ;
Et j'm'en vas ... traînaillant du noir,
Y a quét'chose en moi qui s'lamente,
La Blafarde est ma seule amante,
Ma Tristesse a m'suit ... sans savoir
Arthur Rimbaud183
Voyelles
A
noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
--- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Le dormeur du val
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Armand Robin184
L'lllettré
Devant les bois, les blés j'étais béat benêt :
Je lisais ce qui ne se lit pas :
Les nuages, les vents, les rochers, les ébats
De la lune dans les bois.
Et le ciel avec son grand étang courbéOù le soleil tout le jour accroît
son caillou,
Onde par onde, et le déferlement changeant
Des nuages disposaient de moi.
Les arbres tournaient lentement en moi
Leurs pages tantôt bruyantes, tantôt muettes,
Tantôt épaisses et jaunies, les saisons
Me donnaient des leçons.
Jules Romains185
Lettres
Ces
derniers jours, je n'ai reçu aucune lettre ; personne n'a songé à
écrire, en ville.
Oh ! Je n'attendais rien ; je peux exister et penser dans la solitude,
mon esprit, pour s'embraser et scintiller, n'attend pas qu'on lui
jette une feuille noircie.
Pourtant, un plaisir familier me manque ; mes mains sont heureuses quand
je déchire une lettre ; ma peau frémit au contact du papier où, parmi
les pages pliées, persiste encore la présence immatérielle d'un autre.
Et depuis trois jours sans lettre, je glisse lentement vers un vague
malaise, une gêne d'être, comme si j'avais honte de moi-même.
Un remords intangible pèse sur mon cœur, qui n'était pas loin de se
croire bon.
Mes bras sont lourds, flasques ; je n'ose sourire : l'air semble
chargé de colère quand je le respire.
L'amour autour de moi, et la force en moi, se dispersent. La ville,
m'oubliant, me réprimande. Personne ne pense à moi nulle part, je ne
suis plus en sécurité dans mon misérable corps.
Un mauvais pressentiment me parcourt l'âme, une démangeaison me ronge
le cerveau, jusqu'au bout de mes doigts. Comme si... -- qu'ai-je fait
pour le mériter ! -- le sang de la ville s'écoulait de moi.
Pierre de Ronsard186
À son âme
Amelette Ronsardelette,
Mignonnelette doucelette,
Treschere hostesse de mon corps,
Tu descens là bas foiblelette,
Pasle, maigrelette, seulette,
Dans le froid Royaume des mors :
Toutesfois simple, sans relors
De meurtre, poison, ou rancune,
Méprisant faveurs et tresors
Tant enviez par la commune.
Passant, j'ay dit, suy ta fortune
Ne trouble mon repos, je dors.
A Cassandre
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.
Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.
Sonnet pour Hélène
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, devisant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain ;
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
Jacques Roubaud187
Cent-sept plantes
Les plantes sont très nombreuses.
Des poèmes composés
Pour quelques-unes, sont posés.
Ils les rendront peut-être heureuses.
L'épinard
Je suis le vert épinard,
Plus vert que le vert canard :
Admirez-moi à Dinard,
S'il pleut à la Saint Médard
Et quarante jours plus tard.
La carotte
Le rêve de la carotte,
Autrement dit sa marotte,
C'est de pousser dans le sable,
Plaisir indéfinissable.
Le sureau
Écrasant bien le fruit
Dont un jus rouge fuit,
J'écris sur mon bureau
A l'encre de sureau.
Le fusain
Quand le fusain veut un poème,
Pour l'écrire, il se prend lui-même.
Raymond Roussel
La Vue
Quelquefois un reflet momentané s'allume
Dans la vue enchâssée au fond du porte-plume
Contre lequel mon œil bien ouvert est collé
À très peu de distance, à peine reculé ;
La vue est mise dans une boule de verre
Petite et cependant visible qui s'enserre
Dans le haut, presque au bout du porte-plume blanc
Où l'encre rouge a fait des taches, comme en sang.
La vue est une très fine photographie
Imperceptible, sans doute, si l'on se fie
À la grosseur de son verre dont le morceau
Est dépoli sur un des côtés, au verso ;
Mais tout enfle quand l'œil plus curieux s'approche
Suffisamment pour qu'un cil par moments s'accroche.
Je tiens le porte-plume assez horizontal
Avec trois doigts par son armature en métal
Qui me donne au contact une impression fraîche ;
Mon œil gauche fermé complètement m'empêche
De me préoccuper ailleurs, d'être distrait
Par un autre spectacle ou par un autre attrait
Survenant au dehors et vus par la fenêtre
Entr'ouverte devant moi.
Mon regard pénètre
Dans la boule de verre, et le fond transparent
Se précise ; ma main, en remuant, le rend,
Malgré ma volonté, fugitif et peu stable ;
Il représente toute une plage de sable (...)
Dans les airs, des mouettes
Dessinent sur le ciel ou l'eau leurs silhouettes ;
Une, modeste en son essor, vole très bas
Restant presque sur place et ne s'élançant pas ;
Plus haut, une autre avec les ailes immobiles
Plane, semblant tracer des courbes inutiles,
Uniquement pour son plaisir, par simple jeu,
Comme cherchant à faire effet sur le ciel bleu ;
Une, plus délurée, ardente, et plus petite
Bat des ailes de tout son pouvoir, fort et vite
Et monte en droite ligne, ayant l'intention
De continuer très haut son ascension. (...)
En ce moment l'éclat
Décroît au fond du verre et tout devient plus sombre ;
Sur la plage s'étend, partout égale une ombre ;
Mon bras levé retombe, entraînant avec lui
Le porte-plume et son paysage enfoui
Dans l'extrémité blanche aux taches d'encre rouge (...)
Sonnet orgueilleux
Ses
purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
Valérie Rouzeau188
Je ne porte pas spécialement ...
Je ne porte pas spécialement d'habits noirs parce que tu n'es plus
visible.
Je peux penser à toi en bleu des jours entiers..
Te trouver des fleurs qui sortent de l'ordinaire des vases assez beaux
assez lourds.
C'est difficile de t'offrir quelque chose, ç'a toujours été.
L'autre fois j'ai mis mes deux pieds dans tes grandes bottes vides et
ton chien est venu avec moi.
Il pleuvait et je nageais dedans, tu avais dû garder les cailloux dans
tes poches.
Et l'autre fois encore je ne t'ai pas porté spécialement de bouquet.
Claude Roy189
Les quatre éléments
L'air c'est rafraîchissant
Le feu c'est dévorant
La terre c'est tournant
L'eau - c'est tout différent
L'air c'est toujours du vent
Le feu c'est toujours bougeant
La terre c'est toujours vivant
L'eau - c'est tout différent
L'air c'est toujours changeant
Le feu c'est toujours mangeant
La terre c'est toujours germant
L'eau - c'est tout différent
Et combien davantage encore ces drôles d'hommes espèces de vivants
Qui ne se croient jamais dans leur vrai élément.
Saint-John Perse190
Et vous, mers...
Poésie pour accompagner la marche d'une récitation en l'honneur de la
Mer.
Poésie pour assister le chant d'une marche au pourtour de la Mer.
Comme l'entreprise du tour d'autel et la gravitation du chœur au circuit
de la strophe.
Et c'est un chant de mer comme il n'en fut jamais chanté, et c'est la
Mer en nous qui le chantera :
La Mer, en nous portée, jusqu'à la satiété du souffle et la péroraison
du souffle,
La Mer, en nous, portant son bruit soyeux du large et toute sa grande
fraîcheur d'aubaine par le monde.
Poésie pour apaiser la fièvre d'une veille au périple de mer. Poésie
pour mieux vivre notre veille au délice de mer.
Et c'est un songe en mer comme il n'en fut jamais songé, et c'est la Mer
en nous qui le songera :
La Mer, en nous tissée, jusqu'à ses ronceraies d'abîme, la Mer, en nous,
tissant ses grandes heures de lumière et ses grandes pistes de
ténèbre---
Toute licence, toute naissance et toute résipiscence, la Mer ! la Mer !
à son afflux de mer,
Dans l'affluence de ses bulles et la sagesse infuse de son lait, ah !
dans l'ébullition sacrée de ses voyelles --- les saintes filles ! les
saintes filles ! ---
La Mer elle-même tout écume, comme Sibylle en fleurs sur sa chaise de
fer...
George Sand191
À Aurore
La
nature est tout ce qu'on voit,
Tout ce qu'on veut, tout ce qu'on aime.
Tout ce qu'on sait, tout ce qu'on croit,
Tout ce que l'on sent en soi-même.
Elle est belle pour qui la voit,
Elle est bonne à celui qui l'aime,
Elle est juste quand on y croit
Et qu'on la respecte en soi-même.
Regarde le ciel, il te voit,
Embrasse la terre, elle t'aime.
La vérité c'est ce qu'on croit
En la nature c'est toi-même.
Chatterton
Quand vous aurez prouvé, messieurs du journalisme,
Que Chatterton eut tort de mourir ignoré,
Qu'au Théâtre-Français on l'a défiguré,
Quand vous aurez crié sept fois à l'athéisme,
Sept fois au contresens et sept fois au sophisme,
Vous n'aurez pas prouvé que je n'ai pas pleuré.
Et si mes pleurs ont tort devant le pédantisme,
Savez-vous, moucherons, ce que je vous dirai ?
Je vous dirai : » Sachez que les larmes humaines
Ressemblent en grandeur aux flots de l'Océan ;
On n'en fait rien de bon en les analysant ;
Quand vous en puiseriez deux tonnes toutes pleines,
En les faisant sécher, vous n'en aurez demain
Qu'un méchant grain de sel dans le creux de la main.
Véronique Sanson192
Ma révérence
Quand je n'aurai plus le temps
De trouver tout le temps du courage
Quand j'aurai mis vingt ans
À voir que tout était mirage
Je tire ma révérence
Ma révérence
Quand mon fils sera grand
Qu'il n'aura plus besoin de moi
Quand les gens qui m'aimaient
Seront emportés loin de moi
Je leur tire ma révérence
Ma révérence
Et ma vie
Endormie
Doucement
Et mon cœur sera froid
Ne saura même plus s'affoler
Il ne deviendra qu'une pauvre horloge à réparer
Il n'aura plus de flamme
Il n'aura plus de flamme
Il n'y aura plus de femme
Et mes amis fidèles
Auront disparu un par un
Trouvant que j'étais belle
Que j'aurai bien fait mon chemin
Alors j'aurai honte de mes mains
J'aurai honte de mes mains
Quand je n'aurai plus le temps
De trouver tout le temps du courage
Quand j'aurai mis vingt ans
À voir que tout était mirage
Alors j'entends au fond de moi
Une petite voix
Qui sourd et gronde
Que je suis seule au monde
Bernard's song
Il
est jamais bien rasé
Il est toujours fatigué
Il dit toujours oui à un bon verre de vin
Il cache souvent sa tendresse
Par pudeur ou par paresse
Il est sûr de n'avoir jamais peur de rien
Il a toujours voulu les filles
Et toutes celles qu'il déshabille
Ne restent jamais le lendemain matin
Mais s'il a tort, s'il a raison
C'est vraiment pas la question, n'en parlons pas
Il n'a pas de frontières
Et il n'a même pas de pays
Et il n'est pas d'ici
Il n'a pas de père
A prévenir de son départ
Il n'est de nulle part
Il a plusieurs paires de lunes
Qui s'éteignent et qui s'allument
Il voyage dans le vide et dans le temps
Mais il est toujours prêt à rire
Pour le meilleur et pour le pire
Je crois bien qu'il rôde la nuit de temps en temps
Il n'a pas de vraie prison
Il ne voit que l'horizon
A travers les brumes du petit matin
Mais s'il a tort, s'il a raison
C'est vraiment pas la question, n'en parlons pas
Il n'a pas de frontières
Et il n'a même pas de pays
Et il n'est pas d'ici
Comme il n'en a pas l'air
Moi je vous jure qu'il est bizarre
Il n'est de nulle part Il n'a pas de frontières
Et il n'a même pas de pays
Et il n'en a pas l'air
Mais je vous jure qu'il est bizarre
Il n'est de nulle part
Michel Sardou193
En chantant194
Quand j'étais petit garçon, Je repassais mes leçons En chantant
Et bien des années plus tard, Je chassais mes idées noires En chantant.
C'est beaucoup moins inquiétant De parler du mauvais temps En chantant
Et c'est tellement plus mignon De se faire traiter de con En chanson.
La vie c'est plus marrant, C'est moins désespérant En chantant.
La première fille de ma vie, Dans la rue je l'ai suivie En chantant.
Quand elle s'est déshabillée, J'ai joué le vieil habitué En chantant.
J'étais si content de moi Que j'ai fait l'amour dix fois En chantant
Mais je n'peux pas m'expliquer Qu'au matin elle m'ait quitté
Enchantée.
L'amour c'est plus marrant, C'est moins désespérant En chantant.
Tous les hommes vont en galère A la pêche ou à la guerre En chantant.
La fleur au bout du fusil, La victoire se gagne aussi En chantant.
On ne parle à Jéhovah, A Jupiter, à Bouddha Qu'en chantant.
Quelles que soient nos opinions, On fait sa révolution En chanson.
Le monde est plus marrant, C'est moins désespérant En chantant.
Puisqu'il faut mourir enfin, Que ce soit côté jardin, En chantant.
Si ma femme a de la peine, Que mes enfants la soutiennent En chantant.
Quand j'irai revoir mon père Qui m'attend les bras ouverts, En
chantant,
J'aimerais que sur la Terre, Tous mes bons copains m'enterrent En
chantant.
La mort c'est plus marrant, C'est moins désespérant En chantant.
Les lacs du Connemara195
Terre brûlée au vent
Des landes de pierre,
Autour des lacs,
C'est pour les vivants
Un peu d'enfer, Le Connemara.
Des nuages noirs
Qui viennent du nord
Colorent la terre,
Les lacs, les rivières :
C'est le décor
Du Connemara.
Au printemps suivant,
Le ciel irlandais
Etait en paix.
Maureen a plongé
Nue dans un lac
Du Connemara.
Sean Kelly s'est dit :
"Je suis catholique. Maureen aussi. "
L'église en granit
De Limerick,
Maureen a dit "oui ".
De Tiperrary
Ballyconneely
Et de Galway,
Ils sont arrivés
Dans le comté
Du Connemara.
Y avait les Connor,
Les O'Conolly,
Les Flaherty
Du Ring of Kerry
Et de quoi boire
Trois jours et deux nuits.
Là -bas, au Connemara,
On sait tout le prix du silence.
Là -bas, au Connemara,
On dit que la vie
C'est une folie
Et que la folie,
Ça se danse.
Terre brûlée au vent
Des landes de pierre,
Autour des lacs,
C'est pour les vivants
Un peu d'enfer,
Le Connemara.
Des nuages noirs
Qui viennent du nord
Colorent la terre,
Les lacs, les rivières :
C'est le décor
Du Connemara.
On y vit encore
Au temps des Gaels
Et de Cromwell,
Au rythme des pluies
Et du soleil,
Au pas des chevaux.
On y croit encore
Aux monstres des lacs
Qu'on voit nager
Certains soirs d'été
Et replonger
Pour l'éternité.
On y voit encore
Des hommes d'ailleurs
Venus chercher
Le repos de l'âme
Et pour le cœur,
Un goût de meilleur.
L'on y croit encore
Que le jour viendra,
Il est tout près,
Où les Irlandais
Feront la paix
Autour de la croix.
Là -bas, au Connemara,
On sait tout le prix de la guerre.
Là -bas, au Connemara,
On n'accepte pas
La paix des Gallois
Ni celle des rois d'Angleterre...
Cécile Sauvage196
Peut-être serai-je plus gaie
Peut-être serai-je plus gaie
Quand, dédaigneuse du bonheur,
Je m'en irai vieille et fanée,
La neige au front et sur le cœur :
Quand la joie ou les cris des autres
Seront mon seul étonnement
Et que des pleurs qui furent nôtres
Je n'aurai que le bavement.
Alors, on me verra sourire
Sur un brin d'herbe comme au temps
Où sans souci d'apprendre à lire
Je courais avec le printemps.
Marcel Schwob
Mime V
Cette jarre pleine de lait sera offerte à la petite déesse de mon
figuier. Je verserai tous les matins du lait nouveau, et, s'il plaît à
la déesse, j'emplirai la jarre de miel ou de vin non mêlé. Ainsi je
l'honorerai du printemps jusqu'à l'automne ; et si un orage brise la
jarre, j'en achèterai une autre au marché des poteries, quoique l'argile
soit chère cette année.
En retour, je prie la petite déesse qui garde le figuier dans mon jardin
de changer la couleur des figues. Elles étaient blanches, savoureuses et
sucrées ; mais Iolé en est lasse. Maintenant elle désire des figues
rouges, et jure qu'elles seront meilleures.
Il n'est point naturel qu'un figuier à figues blanches pousse des figues
rouges à l'automne ; cependant Iolé le veut. Si j'ai été pieux envers les
dieux de mon jardin ; si je leur ai tressé des couronnes de violettes et
versé des aiguières pleines de vin et de lait ; si j'ai secoué pour eux
des pavots à l'heure où le soleil embrase la crête de ma muraille parmi
les nuées de moucherons qui prennent l'air de la nuit ; si je suis digne
de leur amitié par ma religion, fais fleurir ton figuier, ô déesse, pour
des figues rouges.
Si tu ne m'écoutes pas, je ne cesserai de t'honorer avec des jarres
fraîches ; mais je serai contraint de me lever à l'aube, dans la saison
des fruits, pour ouvrir subtilement toutes les figues nouvelles et en
peindre l'intérieur avec de la bonne pourpre de Tyr.
Tromperie.
Ce
doux regard ... La voix, le ton même est câlin,
Ce petit mouvement si gentil, si malin,
Cette mutinerie et ces mines boudeuses,
Cette bouche rebelle et la bouche rieuse,
Ce sourire si fin, et ces beaux yeux si doux...
Qui dirait qu'en arrière on se moque de vous ?
L'Emballage197
Le
poupard était bon : le raille nous aggriffe,
Marons pour estourbir notre blot dans le sac.
Il fallait être mous tous deux comme une chiffe
Pour se laisser paumer sur un coup de fric-frac.
Nous sommes emballés sans gonzesse, sans riffe,
Où nous faisions chauffer notre dard et son crac
Chez le bistro du coin, la sorgue, quand on briffe
En se palpant de près, la marmite et son mac.
Le Mazarot est noir ; pas de rouges bastringues,
Ni de perroquets verts chez les vieils mannezingues ;
Il faut être rupin, goupiner la mislocq.
Bouffer sans mettre ses abatis sur la table
Et ne pas jaspiner le jars devant un diable ;
Nous en calancherons, de turbiner le chocq
Victor Segalen198
Mon amante a les vertus de l'eau
Mon
amante a les vertus de l'eau : un sourire clair, des gestes coulants,
une voix pure et chantant goutte à goutte.
Et quand parfois, --- malgré moi --- du feu passe dans mon regard, elle
sait comment on l'attise en frémissant : eau jetée sur les charbons
rouges.
Mon eau vive, la voici répandue, toute, sur la terre ! Elle glisse,
elle me fuit ; --- et j'ai soif, et je cours après elle.
De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l'étanche avec
ivresse, je l'étreins, je la porte à mes lèvres :
Et j'avale une poignée de boue.
Alain Souchon199
Allo maman bobo
Je
marche tout seul le long d'la ligne de chemin de fer
Dans ma tête y'a pas d'affaire
J'donne des coups d'pied dans une petite boîte en fer
Dans ma tête y'a rien à faire
J'suis mal en campagne et mal en ville
Peut-être un p'tit peu trop fragile
Allô maman bobo
Maman comment tu m'as fait ? J'suis pas beau
Allô maman bobo
Allô maman bobo
Traîne fumée j'me retrouve avec mal au cœur J'ai vomi tout mon quatre
heures
Fête, nuits folles, avec les gens qu'ont du bol
Maintenant que je fais du music-hall
J'suis mal à la scène et mal en ville
Peut-être un p'tit peu trop fragile
Allô maman bobo...
Moi je voulais les sorties de port à la voile
La nuit barrer les étoiles
Moi les chevaux le révolver et le chapeau clown
La belle Peggy du saloon
J'suis mal en homme dur
Et mal en p'tit cœur
Peut-être un p'tit peu trop rêveur
Allô maman bobo...
Poulailler'song
Dans les poulaillers d'acajou,
Les belles basses-cours à bijoux
On entend la conversation
D'la volaille qui fait l'opinion
Ils disent On peut pas être gentils tout le temps
On peut pas aimer tous les gens
Y a une sélection c'est normal
On lit pas tous le même journal
Mais comprenez-moi c'est une migraine
Tous ces campeurs sous mes persiennes
Mais comprenez-moi c'est dur à voir
Quels sont ces gens sur mon plongeoir
Dans les poulaillers d'acajou ...
On peut pas aimer tout Paris
N'est-ce pas y'a des endroits la nuit
Où les peaux qui vous font la peau
Sont plus bronzées que nos p'tits poulbots
Mais comprenez-moi la djellaba
C'est pas ce qui faut sous nos climats
Mais comprenez-moi à Rochechouart
Y'a des taxis qui ont peur du noir
Dans les poulaillers d'acajou ...
Que font ces jeunes assis par terre
Habillés comme des traîne-misère
On dirait qu'ils n'aiment pas le travail
Ça nous prépare une belle pagaille
Mais comprenez-moi c'est inquiétant
Nous vivons des temps décadents
Mais comprenez-moi le res-pect s'perd
Dans les usines de mon grand-père
Mais comprenez-moi...
Philippe Soupault200
Georgia
Je
ne dors pas Georgia
Je lance des flèches dans la nuit Georgia
j'attends Georgia
Le feu est comme la neige Georgia
La nuit est ma voisine Georgia J'écoute les bruits tous sans exception
Georgia
je vois la fumée qui monte et qui fuit Georgia
je marche à pas de loup dans l'ombre Georgia
je cours voici la rue les faubourgs Georgia
Voici une ville qui est la même
et que je ne connais pas Georgia
je me hâte voici le vent Georgia
et le froid et le silence et la peur Georgia
je fuis Georgia
je cours Georgia
Les nuages sont bas il vont tomber Georgia
j'étends les bras Georgia
je ne ferme pas les yeux Georgia
j'appelle Georgia
je t'appelle Georgia
Est-ce que tu viendras Georgia
bientôt Georgia
Georgia Georgia Georgia
Georgia
je ne dors pas Georgia
je t'attends Georgia.
André Suarès201
Pâris et Hélène
Lui
Quand on s'est fait beaucoup souffrir l'un l'autre, il reste en chacun
une lie de souffrance. Le moindre orage de paroles fouette cet impur
dépôt et le fait remonter à la surface. Selon les cœurs, cette vie se
dissout en tendresse arrière, pitié sanglante, brou de haine ou de
dégoût.
Quand une femme se dit trop qu'elle aime, elle met autant d'amour à
torturer un homme qu'à le servir : pour le soigner, elle voudrait qu'il
fût malade. Vœu qui reste rarement sans effet. Une femme s'excuse ainsi
du mal qu'elle fait, par l'amour qui le lui fait faire.
Rien n'est donc plus terrible dans une femme qu'un amour qui se complaît
en lui-même, qui se vante de sa force et s'assure trop de n'avoir point
d'égal. Un tel amour peut avoir les mêmes violences que la haine. Car, à
la fin, un tel amour ne se croit jamais assez payé. En amour, qui
comptera avec justice ? Mais c'est déjà être injuste que de compter.
Une femme éprise de son amour plus que de l'homme qui en est le triste
objet est pareille à un malade qui cultive sa maladie. Il a beau la
détester, il s'est mis en elle. L'envenimer, c'est y donner des soins.
Anne Sylvestre202
Tiens-toi droit !
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air d'une arche.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air de quoi ?
Tu auras l'air d'un pont même pas de pierre,
l'air d'un pont de bois, l'air d'un pont d'acier.
Tu auras l'air d'un tronc par d'ssus la rivière,
tu auras l'air d'un rien sur quoi j'peux marcher,
l'air d'un trait d'union, l'air d'une passerelle,
l'air de ce par quoi j'peux aller plus loin,
l'air d'un fond sonore, l'air d'une ritournelle,
l'air d'une musique dont j'n'ai pas besoin.
Tu auras l'air d'un peu, l'air d'un plus grand'chose,
l'air d'un intermède, d'une récréation,
l'air d'un amant pour bibliothèque rose,
d'un soupirant pour représentation,
l'air d'un grand chemin comme tous les autres,
prêtant à mes pas son sol aplani,
l'air d'un macadam, l'air d'un qui se vautre,
content, bien content de ses avanies.
Mais moi je ne veux pas que tu t'arrondisses.
Je veux contre toi toujours me heurter.
Laisse, laisse-moi tous les précipices
que sous mes pas l'amour va susciter.
Je n'veux pas de pont, je veux des rivières,
je veux des torrents où tourbillonner.
Je veux cette vie, je la veux entière,
même si mon cœur y doit suffoquer.
Mais tiens-toi droit ! Ne t'arrondis pas, il faut que je marche.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, j'aurai l'air de quoi ?
Jean Tardieu203
La môme néant
Quoi qu'a dit ?
- A dit rin.
Quoi qu'a fait ?
- A fait rin.
A quoi qu'a pense ?
- A pense à rin.
Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?
A'xiste pas.
Le tombeau de Monsieur Monsieut
Dans un silence épais Monsieur et Monsieur parlent
c'est comme si Personne avec Rien dialoguait.
L'un dit : Quand vient la mort pour chacun d'entre nous
c'est comme si personne avait jamais été.
Aussitôt disparu qui vous dit que je fus ?
Monsieur, répond Monsieur,
plus loin que vous j'irai : aujourd'hui ou jamais
je ne sais si j'étais.
Le temps marche si vite qu'au moment où je parle
(indicatif -- présent) je ne suis déjà plus ce que j'étais avant.
Si je parle au passé ce n'est pas même assez
il faudrait je le sens l'indicatif - néant.
C'est vrai, reprend Monsieur,
sur ce mode inconnu je conterai ma vie, notre vie à tous deux :
A nous les souvenirs !
Nous ne sommes pas nés nous n'avons pas grandi
nous n'avons pas rêvé nous n'avons pas dormi
nous n'avons pas mangé nous n'avons pas aimé.
Nous ne sommes personne et rien n'est arrivé.
Outils Posés sur une Table
Mes
outils d'artisan sont vieux comme le monde
vous les connaissez Je les prends devant vous :
verbes adverbes participes pronoms substantifs adjectifs.
Ils ont su ils savent toujours peser sur les choses
sur les volontés
éloigner ou rapprocher réunir séparer
fondre ce qui est pour qu'en transparence
dans cette épaisseur
soient espérés ou redoutés
ce qui n'est pas, ce qui n'est pas encore, ce qui est tout, ce qui n
'est rien.
ce qui n'est plus.
Je les pose sur la table Ils parlent tout seuls je m'en vais.
Amable Tastu204
Découragement
Ils me l'ont dit : parfois, d'un mot qui touche,
J'ai réveillé le sourire ou les pleurs,
Quelques doux airs ont erré sur ma bouche,
Sous mes pinceaux quelques fraîches couleurs.
Moi qui, du monde aisément détachée,
Aspire à fuir les chaînes d'ici-bas,
Dois-je glaner, vers la terre penchée,
Ce peu d'épis répandus sous mes pas ?
Faut-il quêter dans la moisson commune
Mon lot chétif de peine et de plaisirs,
Quand il n'est point de si haute fortune
Que de bien loin ne passent mes désirs !...
Puis, qu'après moi rien de moi ne demeure !
Penser ! souffrir ! sans qu'il en reste rien,
Sans imposer, devant que je ne meure,
A d'autres cœurs les battements du mien !...
Sons enchantés, qu'entend ma seule oreille,
Divins aspects, rêves où je me plus,
Vous, qui m'ouvrez un monde de merveille,
Où serez-vous quand je ne serai plus ?
Charles Trenet205
La mer
La
mer
Qu'on voit danser
Le long des golfes clairs
A des reflets d'argent
La mer
Des reflets changeants
Sous la pluie
La mer
Qu'au ciel d'été confond
Ses blancs moutons
Avec les anges si purs
La mer
Bergère d'azur, infinie
Voyez
Près des étangs
Ces grands roseaux mouillés
Voyez
Ces oiseaux blancs
Et ces maisons rouillées
La mer
Les a bercés
Le long des golfes clairs
Et d'une chanson d'amour
La mer
A bercé mon cœur pour la vie
La mer
Qu'on voit danser
Le long des golfes clairs
A des reflets d'argent
La mer
Des reflets changeants
Sous la pluie
La mer
Au ciel d'été confond
Ses blancs moutons
Avec les anges si purs
La mer
Bergère d'azur, infinie
Voyez (voyez)
Près des étangs (près des étangs)
Ces grands roseaux mouillés (voyez ces roseaux)
Voyez (voyez)
Ces oiseaux blancs (ces oiseaux blancs)
Et ces maisons rouillées (la-la-la-la-la-la)
La mer
Les a bercés (les a bercés)
Le long des golfes clairs
Et d'une chanson d'amour
La mer
A bercé mon cœur pour la vie
Boum !
La
pendule fait tic tac tic tac
Les oiseaux du lac font pic pic pic pic
Glou glou glou font tous les dindons
Et la jolie cloche ding din don
Mais...
Boum
Quand notre coeur fait Boum
Tout avec lui dit Boum
Et c'est l'amour qui s'éveille.
Boum
Il chante "love in bloom"
Au rythme de ce Boum
Qui redit Boum à l'oreille
Tout a changé depuis hier
Et la rue a des yeux qui regardent aux fenêtres
Y a du lilas et y a des mains tendues
Sur la mer le soleil va paraître
Boum
L'astre du jour fait Boum
Tout avec lui dit Boum
Quand notre coeur fait Boum Boum
Le vent dans les bois fait hou hou hou
La biche aux abois fait mê mê mê
La vaisselle cassée fait cric crin crac
Et les pieds mouillés font flic flic flac
Mais...
Boum
Quand notre coeur fait Boum
Tout avec lui dit Boum
L'oiseau dit Boum, c'est l'orage
Boum
L'éclair qui lui fait boum
Et le bon Dieu dit Boum
Dans son fauteuil de nuages.
Car mon amour est plus vif que l'éclair
Plus léger qu'un oiseau qu'une abeille
Et s'il fait Boum s'il se met en colère
Il entraîne avec lui des merveilles.
Boum
Le monde entier fait Boum
Tout l'univers fait Boum
Parc'que mon coeur fait Boum Boum
Boum
Je n'entends que Boum Boum
Ça fait toujours Boum Boum
Boum Boum Boum...
Paul Valéry206
Les Pas
Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.
Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux ! tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !
Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,
Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
Car j'ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n'était que vos pas.
Sylvie Vartan
J'ai un problème...
Dis-moi pourquoi tu es mon seul problème
Dis-moi pourquoi tu es mon seul souci
On récolte la vie que l'on sème
Mais quand vient l'amour on est un peu surpris
À cause de toi je ne suis plus la même
Moi par ta faute j'ai changé aussi
Je ne sais pas où cela nous entraîne
C'est la chance ou bien c'est de la folie
Si tu n'es pas vraiment l'amour tu lui ressembles
Quand je m'éloigne toi tu te rapproches un peu
Si ça n'est pas vraiment l'amour de vivre ensemble
Ça lui ressemble tant que c'est peut-être mieux
J'ai un problème je sens bien que je t'aime
Oh, j'ai un problème c'est que je t'aime aussi
Ces mots là restent toujours les mêmes
C'est nous qui changeons le jour où on les dit
J'ai un problème j'ai bien peur que je t'aime
J'ai un problème j'en ai bien peur aussi
En perdant on y gagne quand même
Et puis après tout on a pas choisi
Si tu n'es pas vraiment l'amour tu lui ressembles
Quand je m'éloigne toi tu te rapproches un peu
Si ça n'est pas vraiment l'amour de vivre ensemble
Ça lui ressemble tant que c'est peut-être mieux
Comme un garçon...207
Comme un garçon j'ai les cheveux longs
Comme un garçon je porte un blouson
Un médaillon, un gros ceinturon
Comme un garçon
Comme un garçon moi je suis têtue
Et bien souvent, moi je distribue
Des corrections faut faire attention
Comme un garçon
Pour-tant je ne suis qu'un'fil-le
Et quand je suis dans tes bras
Je n'suis qu'une petit'fil-le
Perdue quand tu n'es plus là
Comme un garçon moi j'ai ma moto
Comme un garçon j'fais du rodéo
C'est la tereur à deux cents à l'heure
Comme un garçon
Comme un garçon je n'ai peur de rien
Comme un garçon moi j'ai des copains
Et dans la band'c'est moi qui command'
Comme un garçon
Pour-tant je ne suis qu'un'fil-le
Et quand je suis -vec toi
Je n'suis qu'une petit'fil-le
Tu fais ce que tu veux de moi
Comme un garçon j'ai les cheveux longs
Comme un garçon je porte un blouson
Un médaillon, un gros ceinturon
Comme un garçon
Comme un garçon toi, tu n'es pas très attentionné
T'es dé-con-trac-té
Mais avec toi je n'suis plus jamais
Comme un garçon
Je suis u-ne petit'fil-le
Tu fais ce que tu veux de moi
Je suis un'tout'petit'fil-le
Et c'est beau-coup mieux comm'ça voilà !
Paul Verlaine208
D'une prison
Le
ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
-- Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Il pleure dans mon cœur
Il
pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville :
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?
Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s'ennuie Ô le chant de la pluie !
Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s'écœure.
Quoi ! nulle trahison ?...
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !
Chanson d'automne
Les
sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
Colombine
Léandre le sot.
Pierrot qui d'un saut
De puce
Franchit le buisson,
Cassandre sous son
Capuce.
Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
Fantasque
Aux costumes fous,
Ses yeux luisant sous
Son masque,
Do, mi, sol, mi, fa, ---
Tout ce monde va,
Rit, chante
Sur l'herbe
L'abbé divague'.
Et toi, marquis.
Tu mets de travers ta perruque.
Ce vieux vin de
Chypre est exquis
Moins,
Camargo, que votre nuque.
Ma flamme...
Do, mi, sol, la, si.
L'abbé, ta noirceur se dévoile !
Que je meure.
Mesdames, si
Je ne vous décroche une étoile !
Je voudrais être petit chien !
Embrassons nos bergères " l'une
Après l'autre. ---
Messieurs, eh bien ?
Do, mi, sol. ---
Hé ! bonsoir ! la
Lune !
Eugène Viala209
Loin des foules
Il
est un arbre mort, là-haut, près des nuages,
Chêne gaulois péri, roi déchu d'autres temps,
Tordant ses bras noueux dans les soirs éclatants,
Cadavre aérien d'une légion d'âges.
A le voir se dresser sur l'espace béant,
Titan désespéré conjurant l'étendue,
Presque humain dans sa forme étrange et morfondue,
On croit le voir pleurer quelque rêve géant.
Boris Vian210
Quand j'aurai du vent dans mon crâne
Quand j'aurai du vent dans mon crâne
Quand j'aurai du vert sur mes osses
P'tet qu'on croira que je ricane
Mais ça sera une impression fosse
Car il me manquera
Mon élément plastique
Plastique tique tique
Qu'auront bouffé les rats
Ma paire de bidules
Mes mollets mes rotules
Mes cuisses et mon cule
Sur quoi je m'asseyois
Mes cheveux mes fistules
Mes jolis yeux cérules
Mes couvre-mandibules
Dont je vous pourléchois
Mon nez considérable
Mon coeur mon foie mon râble
Tous ces riens admirables
Qui m'ont fait apprécier
Des ducs et des duchesses
Des papes des papesses
Des abbés des ânesses
Et des gens du métier
Et puis je n'aurai plus
Ce phosphore un peu mou
Cerveau qui me servit
A me prévoir sans vie
Les osses tout verts, le crâne venteux
Ah comme j'ai mal de devenir vieux.
La java des bombes atomiques
Mon
oncle un fameux bricoleur
Faisait en amateur
Des bombes atomiques
Sans avoir jamais rien appris
C'était un vrai génie
Question travaux pratiques
Il s'enfermait tout'la journée
Au fond d'son atelier
Pour fair'des expériences
Et le soir il rentrait chez nous
Et nous mettait en trans'
En nous racontant tout
Pour fabriquer une bombe " A "
Mes enfants croyez-moi
C'est vraiment de la tarte
La question du détonateur
S'résout en un quart d'heur'
C'est de cell's qu'on écarte
En c'qui concerne la bombe " H "
C'est pas beaucoup plus vach'
Mais un'chos'me tourmente
C'est qu'cell's de ma fabrication
N'ont qu'un rayon d'action
De trois mètres cinquante
Y a quéqu'chos'qui cloch'là-d'dans
J'y retourne immédiat'ment
Il a bossé pendant des jours
Tâchant avec amour
D'améliorer l'modèle
Quand il déjeunait avec nous
Il avalait d'un coup
Sa soupe au vermicelle
On voyait à son air féroce
Qu'il tombait sur un os
Mais on n'osait rien dire
Et pis un soir pendant l'repas
V'là tonton qui soupir'
Et qui s'écrie comm'ça
A mesur'que je deviens vieux
Je m'en aperçois mieux
J'ai le cerveau qui flanche
Soyons sérieux disons le mot
C'est même plus un cerveau
C'est comm'de la sauce blanche
Voilà des mois et des années
Que j'essaye d'augmenter
La portée de ma bombe
Et je n'me suis pas rendu compt'
Que la seul'chos'qui compt'
C'est l'endroit où s'qu'ell'tombe
Y a quéqu'chose qui cloch'là-d'dans,
J'y retourne immédiat'ment
Sachant proche le résultat
Tous les grands chefs d'Etat
Lui ont rendu visite
Il les reçut et s'excusa
De ce que sa cagna
Etait aussi petite
Mais sitôt qu'ils sont tous entrés
Il les a enfermés
En disant soyez sages
Et, quand la bombe a explosé
De tous ces personnages
Il n'en est rien resté
Tonton devant ce résultat
Ne se dégonfla pas
Et joua les andouilles
Au Tribunal on l'a traîné
Et devant les jurés
Le voilà qui bafouille
Messieurs c'est un hasard affreux
Mais je jur'devant Dieu
En mon âme et conscience
Qu'en détruisant tous ces tordus
Je suis bien convaincu
D'avoir servi la France
On était dans l'embarras
Alors on l'condamna
Et puis on l'amnistia
Et l'pays reconnaissant
L'élut immédiat'ment
Chef du gouvernement
François Villon211
Ballade du concours de Blois
Je
meurs de seuf auprès de la fontaine,
Chaud comme feu, et tremble dent à dent ;
En mon pays suis en terre lointaine ;
Lez un brasier frissonne tout ardent ;
Nu comme un ver, vêtu en président,
Je ris en pleurs et attends sans espoir ;
Confort reprends en triste désespoir ;
Je m'éjouis et n'ai plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans pouvoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
Rien ne m'est sûr que la chose incertaine ;
Obscur, fors ce qui est tout évident ;
Doute ne fais, fors en chose certaine ;
Science tiens à soudain accident ;
Je gagne tout et demeure perdant ;
Au point du jour dis : " Dieu vous doint bon soir ! "
Gisant envers, j'ai grand paour de choir ;
J'ai bien de quoi et si n'en ai pas un ;
Echoite attends et d'homme ne suis hoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
De rien n'ai soin, si mets toute ma peine
D'acquérir biens et n'y suis prétendant ;
Qui mieux me dit, c'est cil qui plus m'ataine,
Et qui plus vrai, lors plus me va bourdant ;
Mon ami est, qui me fait entendant
D'un cygne blanc que c'est un corbeau noir ;
Et qui me nuit, crois qu'il m'aide à pourvoir ;
Bourde, verté, aujourd'hui m'est tout un ;
Je retiens tout, rien ne sait concevoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
Prince clément, or vous plaise savoir
Que j'entends mout et n'ai sens ne savoir :
Partial suis, à toutes lois commun.
Que sais-je plus ? Quoi ? Les gages ravoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
Épitaphe de Villon ou ballade des pendus
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Si frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
À lui n'ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Ballade finale
Ici
se clôt le testament
Et finit du pauvre Villon.
Venez à son enterrement,
Quand vous orrez le carillon,
Vêtus rouge com vermillon,
Car en amour mourut martyr :
Ce jura-t-il sur son couillon
Quand de ce monde vout partir.
Et je crois bien que pas n'en ment,
Car chassé fut comme un souillon
De ses amours haineusement,
Tant que, d'ici à Roussillon,
Brosse n'y a ne brossillon
Qui n'eût, ce dit-il sans mentir,
Un lambeau de son cotillon,
Quand de ce monde vout partir.
Il est ainsi et tellement,
Quand mourut n'avoit qu'un haillon ;
Qui plus, en mourant, malement
L'époignoit d'Amour l'aiguillon ;
Plus aigu que le ranguillon
D'un baudrier lui faisoit sentir
(C'est de quoi nous émerveillon)
Quand de ce monde vout partir.
Prince, gent comme émerillon,
Sachez qu'il fit au départir :
Un trait but de vin morillon,
Quand de ce monde vout partir.
Louise de Vilmorin212
Reine des mouettes
Reine des mouettes, mon orpheline
Je t'ai vue rose, je m'en souviens
Sous les brumes mousselines
De ton deuil ancien.
Rose d'aimer le baiser qui chagrine
Tu te laissais accorder à mes mains
Sous les brumes mousselines
Voiles de nos liens.
Rougis, rougis mon baiser te devine
Mouette prise aux nœuds des grands chemins.
Reine des mouettes, mon orpheline
Tu étais rose,
accordée à mes mains
Rose sous les mousselines
Et je m'en souviens.
Paganini
Violon hippocampe et sirène
Berceau des coeurs coeur et berceau
Larmes de Marie-Madeleine
Soupir d'une Reine
Écho
Violon orgueil des mains légères
Départ à cheval sur les eaux
Amour chevauchant le mystère
Voleur en prière
Oiseau
Violon femme morganatique
Chat botté courant la forêt
Puits des vérités lunatiques
Confession publique
Corset
Violon alcool de l'âme en peine
Préférence. Muscle du soir
Épaule des saisons soudaines
Feuille de chêne
Miroir
Violon chevalier du silence
Jouet évadé du bonheur
Poitrine des mille présences
Bateau de plaisance
Chasseur
Attendez le Prochain Bateau
Belle, sous la mauvaise étoile,
Un soir, une dame à vapeurs,
Sur le pont d'un bateau à voiles
Soupirait pour un voyageur.
Mais insensible aux vœux d'un cœur
Il aimait une dame à voile
Au bord d'un navire à vapeur.
Oh ! Demoiselles fragiles,
Coquettes des miroirs d'eau,
Voici le port, voici l'île,
Attendez le prochain bateau.
Plus tard, devenue dame à voile,
À bord d'un navire à vapeur,
Elle revit ce voyageur
Blanchi aux feux de son étoile.
Mais il avait perdu son cœur
Sur le pont d'un bateau à voiles
Aux pieds d'une dame à vapeurs.
Oh ! Demoiselles fragiles,
Coquettes des miroirs d'eau,
Voici le port, voici l'île,
Attendez le prochain bateau.
Il Etait Rue Tique Tique...
Il
était rue tique tique
Tiquetonne un épicier,
Qu'avait sa fille Angélique
Lique lique à marier,
Je veux qu'ell'soit baronne
Ou danseuse, ou danseuse, c'est mon tic.
Il faut s'la couler bonne.
Toujours trop tôt,
Toujours trop tôt,
Toujours trop tôt l'on fait : « Couic ! »
Je ne veux jamais l'oublier
Ma colombe ma blanche rade
Ô marguerite exfoliée
Mon île au loin ma désirade
Ma rose mon giroflier.
Frédéric tic tic
Dans sa p'tite boutique
Vend des allumettes
Dans sa p'tite brouette !
Roger Vitrac213
Migraine
La
carie c'est le dol
Le Sol c'est la Patrie
La Batterie c'est le mol
Le Khol c'est la jolie
L'embolie c'est le col
Le bol c'est la charpie
La chérie au formol
Le fol à la voirie
Elle a ri au mi-sol
La geôle est la pourrie
Eugénie à l'épaule
L'avarie c'est le rôle
Le drôle est la mairie.
Humorage à Picasso
Et vive le pinceau de l'ami Picasso. (Apollinaire.)
Cet arbre fait comme un tombeau,
Cet astre comme un numéro,
Ce soleil comme un escargot,
C'est Picagot.
Ce journal ni joli, ni beau,
Cette sciure de gâteau,
Ce double sein comme un étau,
C'est Picétau.
Ces cheveux poussant dans un pot,
Cet œil pareil aux culs d'oiseaux,
Ce maréchal porte-marcheau,
C'est Picacheau.
Ce mou, ce dur, ce matériau,
Moulé, pompé comme la chaux,
Colorié à coups de plumeau,
C'est Picaplo.
Ce dos, ce fal, ce paletot,
Ce récit mis comme un fardeau
Sur la tartine de Toto,
C'est Picato.
Ce sol tout nu, ce ciel sans os,
Cette baigneuse comme un gigot,
Et ce cheval comme un sabot,
C'est Pisabot.
Socrate au torse de fourneau,
Divisant le diamant des eaux
Pour l'épingler dans un tableau,
C'est Pitableau.
L'allumette épinglant le faux,
La faulx imitant le râteau
Pour peindre un rire à l'Otéro,
C'est Picaro.
Enfin,
Napoléon changeant de peau,
La peau changeant de poils labiaux
Et les poils changeant de pinceau.
C'est Picasso !
Renée Vivien214
Invocation à la lune
Ô
Lune chasseresse aux flèches très légères,
Viens détruire d'un trait mes amours mensongères !
Viens détruire les faux baisers, les faux espoirs,
Toi dont les traits ont su percer les troupeaux noirs !
Toi qui fus autrefois l'Amie et la Maîtresse,
Incline-toi vers moi, dans ma grande détresse !...
Dis-moi que nul regard n'est divinement beau
Pour qui sait contempler le grand regard de l'eau !...
Ô Lune, toi qui sais disperser les mensonges,
Éloigne le troupeau serré des mauvais songes !
Et, daignant aiguiser l'arc d'argent bleu qui luit,
Accorde-moi l'espoir d'un rayon dans la nuit !
Ô Lune, toi qui sais rendre l'âme à soi-même
Dans sa vérité froide, indifférente et blême !
Ô toi, victorieuse adversaire du jour,
Accorde-moi le don d'échapper à l'amour !
Voltaire215
Épigramme
L'autre jour, au fond d'un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron.
Que pensez-vous qu'il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva..
-
Alphonse Allais : 1854 - 1905 ↩
-
Jean Amrouche 1906-1962 ↩
-
Guillaume Apollinaire : 1880 - 1918 ↩
-
Louis Aragon : 1897 - 1982 ↩
-
Hughes Aufray : 1929- ↩
-
Joséphine Baker 1906-1975 ↩
-
Paroles de Vincent Scotto ↩
-
Paroles de Vincent Scotto ↩
-
Daniel Balavoine : 1952-1986 ↩
-
Marie Claire Bancquart 1932-2019 ↩
-
Barbara : 1930 - 1997 ↩
-
Alain Bashung : 1947-2009 ↩
-
Paroles Jean Fauque ↩
-
Paroles Dominique A ↩
-
Charles Baudelaire : 1821 - 1867 ↩
-
Marcel Bealu 1908-1993 ↩
-
Guy Béart 1930-2015 ↩
-
Fanny de Beauharnais 1737-1813 ↩
-
1927-2001 ↩
-
Paroles et musique de Paulette MICHEY ↩
-
Paroles de Louis Amade ↩
-
Paroles de Pierre Delanoë ↩
-
Joachim du Bellay : 1522 - 1560 ↩
-
Michel Berger 1947-1992 ↩
-
Yves Bonnefoy : 1923-2016 ↩
-
Alain Bosquet 1919-1998 ↩
-
Daniel Boulanger : 1922-2014 ↩
-
André Raimbourg 1917-1970 ↩
-
Paroles de Noêl Roux ↩
-
Paroles de Pierre Perrin ↩
-
Georges Brassens : 1921 - 1981 ↩
-
Jacques Brel : 1928-1979 ↩
-
André Breton : 1896 - 1966 ↩
-
Aristide Bruant 1851-1925 ↩
-
Joe Bousquet 1897-1950 ↩
-
Claude de Burine 1931-2005 ↩
-
Berthe Burko-Falcman : 1935- ↩
-
Michel Butor 1926-2016 ↩
-
René Guy Cadou 1920-1951 ↩
-
Louis Calaferte 1928-1994 ↩
-
Francis Carco 1886-1958 ↩
-
Maurice Carême : 1899 - 1978 ↩
-
René Char : 1907 - 1988 ↩
-
Alain Chamfort : 1949- ↩
-
Paroles Barry Manilow ↩
-
Paroles Serge Gainsbourg ↩
-
Charles d'Orléans : 1394 - 1465 ↩
-
Maurice Chevalier 1888-1972 ↩
-
Paroles d'Albert Willemetz (Dédé) ↩
-
Paroles de Géo Koger ↩
-
Georges Emmanuel Clancier 1914-2018 ↩
-
Paul Claudel : 1868-1955 ↩
-
Julien Clerc ; 1947- ↩
-
Paroles David McNeil, Julien Clerc ↩
-
Paroles Jean-loup Dabadie ↩
-
Jean Cocteau : 1889-1963 ↩
-
Danielle Collobert 1940-1978 ↩
-
Tristan Corbière : 1845 - 1875 ↩
-
Pierre Corneille : 1606 - 1684 ↩
-
Cécile Coulon1990- ↩
-
1900-1935 ↩
-
Charles Cros : 1842 - 1888 ↩
-
1933-1987 ↩
-
Paroles de Matteo Chiosso ↩
-
Paroles de Paul Vance ↩
-
1961- ↩
-
Lydis Dattas : 1949- ↩
-
Michel Deguy 1930-2022 ↩
-
Vincent Delerm 1976 ↩
-
1894-1978 ↩
-
Tristan Derème 1889-1941 ↩
-
Marceline Desbordes Valmore 1786-1859 ↩
-
Lucie Delarue-Mardrus 1874-1945 ↩
-
Robert Desnos : 1900 - 1945 ↩
-
Marie Dubas 1894-1972 ↩
-
Anne Dujin : 1990 ?- ↩
-
Jacques Dutronc : 1943- ↩
-
Paul Eluard : 1895 - 1952 ↩
-
Pierre Emmanuel 1916-1984 ↩
-
Léon-Paul Fargue : 1876 - 1947 ↩
-
Jean Ferrat 1930-2010 ↩
-
Léo Ferré : 1916 - 1993 ↩
-
Maurice Fombeure 1906-1981 ↩
-
Brigitte Fontaine : 1939- ↩
-
Paul Fort : 1872 - 1960 ↩
-
Georges Fourest : 1864 - 1945 ↩
-
Marie de France 1160-1210 ↩
-
Franc-Nohain 1872-1934 ↩
-
Claude François : 1939-1978 ↩
-
Paroles Gilles Thibaut, Claude François ↩
-
Paroles Daniel Bevilacqua, Christophe ↩
-
André Frédérique 1915-1957 ↩
-
André Frénaud : 1907-1993 ↩
-
Théophile Gautier : 1811 - 1872 ↩
-
Jean Genet 1910-1986 ↩
-
Roger Gilbert-Lecomte 1907-1943 ↩
-
Jean-Jacques Goldman : 1951- ↩
-
Chantal Goya 1942- ↩
-
Paroles de Jean Jacques Debout ↩
-
Paroles de Roger Dumas ↩
-
Juliette Greco 1927-2020 ↩
-
Paroles de Robert Niel ↩
-
Paroles et musique Jean Lenoir ↩
-
Fernand Gregh 1873-1960 ↩
-
Guillaume IX duc d'Aquitaine : 1071 - 1126 ↩
-
Du latin hospitalis (« hospitalier »). ↩
-
Contre-clef, remède ↩
-
Guillevic : 1907-1997 ↩
-
Johnny Hallyday : 1943-2017 ↩
-
Paroles de Zazie ↩
-
Parole d'Eddy Cochrane, trad de Jil et Jan ↩
-
Paroles de Michel Berger ↩
-
Françoise Hardy 1944-2024 ↩
-
Victor Hugo ↩
-
Michel Houellebecq 1956- ↩
-
Victor Hugo : 1802 - 1885 ↩
-
Max Jacob : 1876 - 1944 ↩
-
Alfred Jarry : 1873-1907 ↩
-
Marie Krysinska 1857-1908 ↩
-
Francis Jammes 1868-1938 ↩
-
1950- ↩
-
Louise Labé : 1524 - 1566 ↩
-
Marie Laforêt : 1939- 2019 ↩
-
Paroles de Noël Roux ↩
-
Jules Laforgue ; 1860-1887 ↩
-
Jean de La Fontaine : 1621 - 1695 ↩
-
Boby Lapointe : 1922 - 1972 ↩
-
Valéry Larbaud 1881-1957 ↩
-
Michel Leiris 1901-1990 ↩
-
Georges Limbour 1900-1970 ↩
-
Jeanne Loiseau 1854-1921 ↩
-
Pierre Louÿs 1870-1925 ↩
-
Pierre Mac Orlan : 1882 - 1970 ↩
-
Clément Marot : 1496 - 1544 ↩
-
Alice Mendelson 1925-2025 ↩
-
Elisa Mercoeur 1809-1835 ↩
-
Henri Michaux : 1899 - 1984 ↩
-
Eddy Michell (Claude Moine) : 1942- ↩
-
Yves Montand 1921-1991 ↩
-
Paroles de Pierre Barouh ↩
-
Jeanne Moreau 1928-2017 ↩
-
Paroles Serge Rezvani ↩
-
Paroles Serge Rezvani ↩
-
Paroles de Pierre Delanoê ↩
-
Georges Moustaki : 1934-2013 ↩
-
Alfred de Musset : 1810 - 1857 ↩
-
Gérard de Nerval : 1808 - 1855 ↩
-
Anna de Noailles 1876-1933 ↩
-
Claude Nougaro 1929-2004 ↩
-
René de Obaldia 1918-2022 ↩
-
Florent Pagny : 1961- ↩
-
Paroles Lionel Florence ↩
-
Paroles Lionel Florence ↩
-
Charles Péguy : 1873 - 1914 ↩
-
Georges Perec : 1936 - 1982 ↩
-
Benjamin Péret 1899-1959 ↩
-
Edith Piaf 1915-1963 ↩
-
Paroles de Marguerite Monnot ↩
-
Paroles de Charles Dumont ↩
-
Henri Pichette 1924-2000 ↩
-
André Pieyre de Mandiargues 1909-1991 ↩
-
Christine de Pisan 1364-1431 ↩
-
Michel Polnareff : 1944- ↩
-
Paroles Frank Gerald ↩
-
Francis Ponge : 1899 - 1988 ↩
-
Max Pons 1927-2021 ↩
-
Jacques Prévert : 1900 - 1977 ↩
-
Yvonne Printemps : 1894-1977 ↩
-
Paroles de Jean Anouilh ↩
-
Paroles de Jules Vercolier ↩
-
Sully Prudhomme : 1839 - 1907 ↩
-
Raymond Queneau : 1903 - 1976 ↩
-
Jean Racine : 1639-1699 ↩
-
Serge Reggiani : 1922-2004 ↩
-
Paroles Georges Moustaki ↩
-
Paroles Jean-Loup Dabadie ↩
-
Henri de Regnier 1864-1936 ↩
-
Renaud Séchan 1952- ↩
-
Pierre Reverdy : 1889-1960 ↩
-
Georges Ribemont-Dessaignes 1884-1974 ↩
-
Jean Richepin 1849-1926 ↩
-
Gabriel Randon 1867-1933 ↩
-
Arthur Rimbaud : 1854 - 1891 ↩
-
Armand Robin 1912-1961 ↩
-
Jules Romains 1885-1972 ↩
-
Pierre de Ronsard : 1524 - 1585 ↩
-
Jacques Roubaud : 1932-2024 ↩
-
Valérie Rouzeau 1967- ↩
-
Claude Roy : 1915-1997 ↩
-
Saint-John Perse : 1887-1975 ↩
-
Amantine Lucile Aurore Dupin de Francueil 1804-1876 ↩
-
1949- ↩
-
Michel Sardou : 1947- ↩
-
Paroles Pierre Delanoë ↩
-
Paroles Pierre Delanoë ↩
-
Cécile Sauvage 1883-1927 ↩
-
Poèmes en argot ↩
-
Victor Ségalen 1878-1919 ↩
-
Alain Souchon 1944- ↩
-
Philippe Soupault 1897-1990 ↩
-
André Suarès 1868-1948 ↩
-
Anne Sylvestre : 1934-2020 ↩
-
Jean Tardieu 1903-1995 ↩
-
Amable Tastu 1795-1885 ↩
-
Charles Trenet : 1913 - 2001 ↩
-
Paul Valéry : 1871 - 1945 ↩
-
Paroles de Roger Dumas ↩
-
Paul Verlaine : 1844 - 1896 ↩
-
Eugène Viala 1859-1913 ↩
-
Boris Vian : 1920 - 1959 ↩
-
François Villon : 1431 - 1463 ↩
-
Louise de Vimorin 1902-1969 ↩
-
Roger Vitrac 1899-1952 ↩
-
Renée Vivien : 1877 - 1909 ↩
-
Voltaire : 1694-1778 ↩